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               Quid est Electrobolochoc ?  
                               Paul-Victor Duquaire.  
       

         
         
 

1. Electrobolochoc, qu'est-ce que c'est ?

2. Electrobolochoc, comment fait-on ?


Sans plus attendre je propose de vous dire dessous quel sens revêt pour moi cette aventure en mêlant les références que je cite parfois, ou que, sans les citer, je considère comme des anneaux d’arrimage. Il ne s’agit bien entendu que de mon point de vue, et j’accepterai d’autant plus le vôtre qu’il appliquera à ces considérations des torsions favorables à notre objectif commun : toucher l’essentiel de la création.


1.    Electrobolochoc est un événement.


Au sens courant du dictionnaire Electrobolochoc est clairement un « fait », d'une part, « qui a quelque importance », d'autre part, en quoi il entre effectivement dans la définition de l’événement. Mais il veut dire beaucoup plus. En tant qu'il dispose ses acteurs à se tenir au plus près du surgissement de leur singularité dans la présence, proche du « dévoilement », il relève en effet de ce que Heidegger a conceptualisé à travers l’Ereignis, terme traduit par « avènement » qui se comprend aussi comme « apparition » (epiphaneia) ou « donation ». Il s’agit d’aller à l’essence même de la manifestation du phénomène, dans l’apparaître de l’apparition, dans la surrection de la présence. De cette référence à Heidegger, fondamentale, il découle que l’Electrobolochoc est l’événement de l’ « ouverture » (Erschlossenheit), par lequel devient visible le « devenir de l’être » (die Wesung des Seyns), c’est-à-dire moins la représentation de nos talents que ce qu’ils permettent d’atteindre d’universel dans l’acte de présentation initiale. Cette ouverture à l’être (Sein) se distingue de la considération de l’étant, focalisée sur l’œuvre, en tant qu’elle mène aux conditions de possibilité de la création la plus pure. Cette ouverture n’est pas théorique, elle est bien plutôt éthique en ce qu’elle provient de la disposition de chacun à se projeter vers ce qu’il a de plus propre (Dasein), c’est-à-dire vers sa propre fin. Elle requiert pour cela une attitude que j’aurais tendance à comprendre comme une « attitude existentielle », par différence avec l’ « attitude naturelle » qui adhère naïvement au monde, et aux attitudes « philosophique », « scientifique » et « artistique » qui concourent à comprendre un ensemble de phénomènes dans un langage.

Concomitament, electrobolochoc forme un « multiple » composé des éléments de son site et de lui-même dont l'appartenance à une situation historique à Veauce en 2005 et 2006 ou Saint Gérand en 2007 est indécidable. Il est ce que Badiou nomme « un multiple au bord du vide » et s'écrit, suivant le mathème de l'événement de site X: e(x) = {x appartient à X, e(x)} où X, qui désigne le site, est encore à ce stade un ouvert. L'événement Electrobolochoc doit conduire à la compréhension de l'être de cet événement, c'est-à-dire à une ontologie de ce qui, en tant qu’il est existentiel, échappe à l’ontologie. Celle-ci peut être mathématique comme le croit Badiou. Ou poétique comme le croit Heidegger. Elle doit en tout cas s’exprimer dans un langage structuré en concepts si on prétend penser l’événement. Au stade des expérimentations où nous sommes, après seulement trois années de recherches, la compréhension de l'être de l'electrobolochoc repose sur cinq axes dont le nombre et les signifiants sont heuristiques en tant qu'ils opèrent à titre d'idéaux régulateurs. Au-delà de leur définition et des modalités de leur connexion, au-delà donc de leur agencement en un langage, s'articule le projet conceptuel plus vaste d'une logique pure de la création, qui doit les relier. Une telle logique forme accessoirement le noyau de mon travail sur l’identité mené à l’université de Neuchâtel. L'engagement de la quête du sens de ce projet signale un engagement philosophique ayant une portée universelle. C'est pourquoi il s'inscrit dans la perspective transcendantale ouverte par Kant, poursuivie par la logique de Husserl et par l’analytique existentiale de Heidegger. Cette perspective transcendantale consiste à dégager les conditions de possibilité de toute création humaine. Aucun penseur sérieux n'ignore l’énigme de la culture propre à l’homo faber, la vivacité des recherches contemporaines sur la technologie du vivant, l’hominisation, la paléontologie, etc. l’atteste. Pour le dire autrement, la pensée doit se montrer capable de considérer, pour honorer sa visée de compréhension globale, l'événement en tant que « surnuméraire » excédant le savoir et, ce faisant, le trouant. Electrobolochoc forme ainsi le bord de la ratio. Il est événement, fondamentalement a-normal ou absolument autre, qui inscrit la dualité au cœur de l'existence. La creatio s’origine et se finit dans ce que, à la suite de Lacan, j’appelle le trauma qui, per definitionem, est forclos et se présente, comme l’a développé ce dernier dans sa lecture de L’homme au loup, tel une hallucination se refusant à toute signification : une incursion du « réel », étrangère, impossible, qui fait un « trou » dans le tissu symbolique. Cette singularité absolue de la creatio, « idiote » dirait Rosset, n'a échappé à aucun philosophe, et intéresse au-delà les logiciens, surtout lorsqu’ils sont paraconsistants. C'est ainsi, me semble-t-il, que prend sens l’engagement de Jean-Yves et Alessio, logiciens, philosophes et artistes (bientôt pourvoyeurs de fonds suisses ?) dans cette aventure.

Le « déplacement », la « répétition », la « jouissance », la « sécrétion » et la « sépulture » sont des dénominations provisoires pour cinq postures transcendantales qu’il incombe d’investiguer. En les proposant comme idéaux régulateurs, electrobolochoc invite les créateurs à considérer les phénomènes qu’elles permettent de condenser. Lorsque la subjectivité s'engage dans l'objectivité et devient l'architecte d’un monde, entrent en jeu des émotions, des jugements et des horizons d’universalité dont l’exceptionnalité exige qu’on les définisse à l’aide de nouveaux concepts. Le trauma est transversal à ces postures. Leur signifiant est éphémère et l'ensemble de ses dénotations est infini, d'où une multiplicité de perspectives admissibles.


2. Electrobolochoc est une situation historique particulière.


Pour la DRAC Auvergne et le Département de l'Allier, qui financent l'atelier, electrobolochoc est une « résidence d'artistes » depuis 2007, en raison des lignes budgétaires existantes et de la commodité du fonctionnement de l'attribution des financements. Auparavant, electrobolochoc a été présenté comme « événement exceptionnel » et, à ce titre, a du être voté en assemblée plénière au département, surexposant ceux qui nous soutiennent. Considérant pour ma part que l'artiste est une catégorie sociale, je préfère parler d'une « résidence de créateurs », ce qui présente l'avantage de mettre artistes et non artistes sur un même plan d’immanence, et de laisser à d’autres le distingo statutaire. Ainsi se comprend-il que des poètes, des philosophes, des logiciens et des anthropologues cognitivistes interviennent dans l’electrobolochoc.

Pour autant, qu'est-ce qu'une résidence? Le séjour et le lieu où l'on séjourne, voire le lieu où on a l'obligation de séjourner. En aucun cas la résidence n'indique le sens du séjour ou du lieu, sauf à préciser résidence secondaire, résidence du préfet, etc. C'est pourquoi je lui ajoute volontiers l'expression choisie par Bruno Van Belleghem pour la couverture du book d' « atelier séminal transdisciplinaire », qui contient les principes d'action, de vie et de multiplicité.

Atelier me vient de l’expérience du Séminaire de Charles Lenay, en sciences cognitives, qui a lieu chaque année à Compiègne, où plusieurs chercheurs désirant collaborer se donnent un axe transversal de réflexion sur une semaine. En revanche, ce séminaire ne vise aucune nouvelle critique de la raison.

Séminal fait référence à la sémination telle que, négativement, Jacques Derrida l’exploite dans son concept de « dissémination » introduit dans La dissémination. Bien qu’il n’y ait aucune définition à chercher des concepts derridiens, je comprends la dissémination comme la structure de la feinte qui, dans l’écriture, distribue et masque la blessure originelle, vivante, telle qu’elle est effleurée par l’auteur dans Le monolinguisme de l’autre. Il s’agit moins d’ajouter un tour de plus à la sédimentation linguistique que d’aller au cœur du trauma, en suivant moins le projet de la déconstruction qui reste, malgré tout, une mémoire de l’immémorial, que celui de la reviviscence de l’expérience traumatique telle que pratiquée par Ferenczi, entre autres. La psychanalyse nomme une telle reviviscence « contre-transfert », j’y reviendrai souvent. La sémination ou, pourrait-on dire, le principe séminal, renvoie positivement à ce qui fonde chacun à prendre position dans le réel. Le noyau en est ce secret intime, souvent inconscient, depuis lequel chacun intervient légitimement dans l’ordre signifiant. Revivre l’engagement originel, l’expérience traumatique première, cela traduit un « passage à l’acte » (cf. Bernard Stiegler). Tel est le projet de l’electrobolochoc. La sémination, ne réfère donc pas à la philosophie de la semence, qui est substantialiste, mais bien plutôt à la « différance séminale » derridienne qui en est le négatif. Séminal renvoie au milieu plutôt qu’à la graine, à la rencontre du sperme et de l’ovule.

Transdisciplinaire a été imposé par Bruno Van Belleghem, et je trouve le geste bon. Piaget serait l’inventeur de ce mot, en 1970, qui est devenu depuis 1994 une idéologie portée dans les sciences, en France et au-delà, par le physicien nucléaire Basarab Nicolescu. J’accorde à ce dernier que la transdisciplinarité signifie fondamentalement un retour à l’expérience vive, entre, à travers et au-delà des normes disciplinaires. La transdisciplinarité induit une éthique de la considération de l’autre qui se traduit par ce qu’il nomme l’acceptation de plusieurs niveaux de réalité, d’une part, et dans la continuité de Lupasco, le passage à une logique du tiers inclus. Sachant combien JYB et Alessio Moretti sont réservés vis-à-vis de ces travaux, je ne fais que les indiquer. Fondamentalement, la transdisciplinarité correspond pour moi à l’ « humaine sagesse » décrite par Descartes, dont on sait que la « méthode » conduit au dégagement du « bon sens » comme aiguillon existentiel de celui qui doit s’intéresser à toutes les sciences pour atteindre à une mathesis universalis.

On le devine, les dénotations relatives à Electrobolochoc sont amenées à évoluer en permanence, voire à se multiplier, en quoi je trouve que toute nouvelle proposition dénotative est une création à part entière qu'il s'agit de faire circuler entre nous pour en évaluer la perspicacité. J'accueille donc les remarques de Jean-Yves sur le « style, l’état d’esprit, l’orientation » avec joie, et plus encore la description positive proposée in fine: « on lance des idées, on improvise, on s'amuse et c'est pour cela que le résultat est bon ».

Electrobolochoc a pour préfixe « electro ». Ca renvoie à électriser qui, dans son sens figuré dit « animer, pousser à l'action, en produisant une action vive, exaltante ». Il s'agit de retenir l'idée d'action, de praxis, voire de travail au double sens individuel et/ou collectif. D'où le terme de workshop ou de son équivalent français « atelier », étymologiquement « éclat de bois », qui dit à la fois le lieu où l'on travaille seul ou en commun, et l'ensemble des artistes qui travaillent sous la direction d'un maître. Tel que je l'ai adopté, l'atelier est le lieu de la production exaltante, de la création comme poiesis. Bolo veut dire regroupement d'individualités (ibu) dans la langue de l'utopiste suisse contemporain P.M., dont le texte du livre de 1983 Bolo’bolo est en accès libre aux Editions de l’éclat, lyber-eclat. Ce regroupement peut être éphémère ou durable, il est commandé par l'utilité qu'il procure aux Ibus. On peut trouver à cette adresse l’illustration du bolo, dont je reproduis ici la définition et le code graphique

 

 

IBU je, tu, elle, il : individu, personne, citoyen, homme, femme, enfant, quelqu'un, personne.

 

 

BOLO communauté de base, tribu, commune, voisinage, quartier, communauté de rue, communauté de vallée, village.

 

 

SILA garantie de vie, hospitalité, tolérance, assistance, loi, existence.

 

 

 La référence à P.M. est lointaine car elle ne correspond ni à un militantisme de notre part en faveur de cette utopie, ni à une pensée politique de l’electrobolochoc qui s’y ancrerait. Elle est donc légère. En revanche elle intervient dans la perspective historique puisque Electrobolochoc vient de electrobolo, néologisme et micro-mouvement de poètes et situationnistes niçois dans l’entourage duquel Alessio a évolué en 2004. J’ai tendance à considérer cette référence pour l’opportunité qu’elle a fourni d’ouvrir le champ de nos préoccupations à l’art. D’une certaine manière cela ne veut plus rien dire aujourd’hui que de l’expliquer. Electrobolochoc est ainsi devenu une énigme pratique, un signe sans référent autour de quoi on accepte volontiers de se retrouver, précisément parce que la signification est secondaire à l’événement. Les travaux récents d’Alessio Moretti sur Luhmann et Badiou donnent du relief à l’idée politique véhiculée par bolo selon laquelle electrobolochoc est une forme sociale qui fait « mouvement ». Cet angle de vue reste encore absent à ma visée conceptuelle qui a consisté et continue d’œuvrer à la configuration d’un « programme de recherches expérimentales sur la création », comme je l’explique à l’orée du book. A mes yeux la composante « recherche » est plus importante que celle du « rassemblement ». En revanche j’admets que l’inverse soit concevable, que la question politique puisse être posée, et qu’on puisse y répondre. Avec Guillaume du Boisbaudry s’élaborent des pistes nouvelles dans cette direction.

Choc a été ajouté en un éclat de rire par Catherine Duquaire pour dire la confrontation, ce que j'appelle le trauma, et qui métaphoriquement m'a toujours évoqué le "frottement de cervelles" cher à l'éclosion des idées chez Diderot.

Ajoutons à cela ce qu’electrobolochoc n’est pas : un festival, une foire, un colloque, un centre d’art, un lieu d’exposition, une galerie, un théâtre, une scène nationale, un concert.

Je m’en tiens là et vous souhaite une fertile réception.


 

Paul-Victor

   pv duquaire 
         

Mise à jour le Lundi, 26 Juillet 2010 16:07