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  Idées directrices de l'E. 2008 Barjols
                                             Paul-Victor Duquaire.    
   
 
     
      

INVITATION A L'ABANDON

   Comment réunir des créateurs de tous bords et témoigner d’une énergie vivante autour d’un thème signalant une forme de défaite ?

Issue d’échanges avec plusieurs d’entre nous, l’idée de travailler depuis et autour de l’ « abandon » est véritablement de proposer une thématique intercalaire entre la sécrétion, qui traduit une forme d’emballement de l’activité créatrice, et la sépulture, qui signe la fin du processus et le début de la socialisation de l’œuvre via les circuits constitués de galeries ou d’institutions.

Alors que la sécrétion est inconsciente, sans planification et donc sans représentation, nous avons montré et expérimenté cette année le fait qu’elle suit une résonance ou une pulsion propres. De ce fait, la sécrétion est une forme précaire de l’extériorisation, on pourrait dire une forme brute ou spontanée.

Il apparaît toutefois qu’entre ces traces extériorisées et l’œuvre achevée, des va-et-vient plus ou moins nombreux ont lieu de la part du sujet qui s’engage et se dégage de ses créations, en adoptant tour à tour l’attitude de l’homme à la tâche préoccupé par son travail, d’une part, et l’attitude réflexive de l’homme prenant du recul, conduit à la question de la finalité par la contemplation de ce qu’il a fait.

En y regardant de plus près, l’abandon semble traduire assez fidèlement ce double mouvement d’engagement et de dégagement qui, parfois, peut conduire un artiste à être en désaccord avec son travail au point de le détruire ou, à l’inverse, à découvrir une nouvelle finalité comme un nouveau territoire d’investigation. Pourquoi cette notion est-elle si fidèle à cette double tension ?

Analysons le sens du verbe, pour aller à la signification du concept.

Dans un premier sens transitif, le verbe abandonner veut dire « rompre » un lien avec un tiers, qu’il s’agisse d’un bien ou d’une personne. Ainsi renonce-t-on, en art, à un medium ou à une technique. On pense par exemple à Yves Klein, qui abandonne la forme au seul profit de la couleur. L’abandon apparaît alors comme une renonciation ou un délaissement volontaires. Il s’agit moins en effet d’un effet subi, même si les psychiatres s’accordent à souligner que l’enfant abandonné est traumatisé. En réalité, c’est la mère ou le père qui abandonnent leur maternité ou leur paternité vis-à-vis de l’enfant, et de façon volontaire. On pense à Moïse, abandonné par sa mère sur les eaux du Nil1. L’étymologie est très claire : « le dérivé bandon est issu du croisement des deux radicaux ban- (frq. *bannjan « bannir ») et band- (frq. *bandjan « faire signe »), auquel il est fait appel pour bannir et bannière (cf. lat. médiév. bandum « bannum » et bandire « bannire ») »2. L’article précise d’ailleurs qu’abandon n’a aucune racine commune avec le don, du verbe donner, mais bien plutôt avec le bandeau ou la bannière. Abandon se laisse donc comprendre comme le « bannissement de la bannière », en quoi il traduit la fin des idéaux attachés à cette bannière, c’est-à-dire la fermeture à un certain monde, ou à une représentation du monde. Cette fermeture à un monde, si on la pousse plus loin de manière spéculative, veut dire une mise à distance de ce monde et, symétriquement, un repli sur soi. L’abandon d’un tiers c’est le retour en soi-même, pareil à l’epokhé husserlienne qui comme « mise hors circuit » ou « suspension »3 du monde naïf, des croyances et des jugements, me permet de découvrir l’espace de la subjectivité transcendantale. Cette mise entre parenthèses de la thèse du monde est en fait une « non-participation » à la marche naturelle du monde, une suspension de la validité de mes croyances. En ce sens, abandonner consiste à faire l’expérience du détachement de l’extériorité, des illusions, des jugements, etc. et dans ce détachement régressif, à découvrir ce qu’il reste : chez Husserl il s’agit de la subjectivité, chez Merleau-Ponty de la chair, chez Rogozinski, du chiasme. En d’autres termes cartésiens, l’abandon apparaît comme le point de passage entre un monde matériel défini par la res extensa, et le je pense de la res cogitans.

Dans un second sens intransitif et pronominal, le verbe « s’abandonner » veut dire « se laisser aller », « lâcher prise », comme lorsqu’on dit, en langue familière, être « relax » ou « cool ». Il n’est plus question de rupture avec un tiers, un étant ou quelqu’un, mais plutôt « de laisser aller son corps, son cœur, son esprit, etc. à leur pente naturelle, (avec suggestion de l'effet qui en résulte) »4. En ce sens, l’abandon est à rapprocher de la « descente » par laquelle « le sujet « touchant » passe au rang de touché »5, se détachant de la chose vue pour devenir vision, faisant l’expérience de l’entrelacs défini par Merleau-Ponty dans Le visible et l’invisible : la conscience n’est pas face au monde de manière frontale, mais immergée dans ce qu’il appelle la « chair » du monde, dans un rapport réversible entre le corps-sujet et le corps-objet. L’abandon de l’objectivation se traduit dans la philosophie de Merleau-Ponty par un « s’abandonner » à l’expérience de la chair, qui n’est autre que l’épreuve de la « texture », du « milieu formateur de l’objet et du sujet », de l’« élément de l’être » encore décrit comme la « déhiscence du voyant en visible et du visible en voyant »6. Ainsi dit-on d’un artiste qu’il s’abandonne à la peinture, ou d’un écrivain qu’il s’abandonne à l’écriture, comme Mozart s’est abandonné à la musique, devenant lui-même musique au point de mourir à l’épreuve de la composition de son Requiem, comme chacun sait. Derrière l’abandon se trouvent l’idée de négligence et de lassitude, mais aussi l’idée de débauche et, au bout, l’idée de la mort. S’abandonner, c’est abandonner le maintien de l’éducation policée et adopter une attitude rock’n roll où sexe, drogue et rock font bon ménage. Moins prosaïquement, mais dans la même veine, s’abandonner veut alors dire ne plus se garder contre l’imminence de la mort, et donc ne plus avoir peur de vivre. C’est l’histoire d’une « libération intérieure ». S’abandonner conduit à vivre le plus radicalement possible, comme en témoigne la philosophie de Michel Henry qui fait de la Vie l’essence indéductible de toute chose, sans distance, pure immanence : « La souffrance forme le tissu de l'existence, elle est le lieu où la vie devient vivante, la réalité et l'effectivité phénoménologique de ce devenir »7.

S’abandonner, c’est ainsi éprouver sa vie, être soi-même, et ce en dépit des rôles qui pourraient nous en écarter. Dans le chant IV de l’Enéide, Virgile raconte l’abandon de Didon par Enée, et consécutivement l’abandon de Didon à elle-même : « Je mourrai sans vengeance, mais mourons. Il me plaît d’aller ainsi chez les Ombres » (v 642 sqq). Il raconte comment la Reine s’abandonnant au sentiment ultime de l’accomplissement de sa vie, se donne la mort comme point d’orgue de toute sa vie.

 

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Pierre-Paul Rubens, La mort de Didon
huile sur toile 183 cm x 117 cm
 © [Louvre.edu] -  Photo RMN

 

A travers cette « descente » sans garde-fou vers l’ipséité, s’abandonner peut certainement vouloir dire « toucher le fond sans fond », l’Abgrund dont parlait Heidegger. Mais qu’est-ce que cela indique de façon concrète ? S’abandonner n’est pas mourir, mais plutôt « renoncer à l’ensemble du cycle des réflexes aveugles, basés sur l’ignorance et l’action volitive issue d’un moi »8. Loin de perdre le monde, l’abandon est une façon d’y être pleinement présent comme l’explique Francisco Varela, héritier de la double tradition phénoménologique et bouddhique : « Les gens s’inquiètent souvent à l’idée que, s’ils relâchent leur prise sur le manque et l’avidité, leur désir disparaîtra et qu’ils se retrouveront paralysés et catatoniques. En fait, c’est exactement le contraire qui se produit. C’est l’état d’esprit inattentif, inconscient qui est engourdi, car il est enveloppé d’un épais cocon de pensées vagabondes, de préjugés et de ruminations solipsistes. A mesure que l’attention vigilante croît, l’appréciation des composants de l’expérience se développe. Le but de la présence / conscience n’est pas de désengager l’esprit du monde phénoménal ; il consiste à le rendre capable d’être pleinement présent au monde »9. Par suite, il faut comprendre que l’abandon augmente la capacité d’attention, qu’il génère plus de sensibilité, plus de responsabilité, plus de conscience pour « la formation émergente de l’expérience directe »10. Avec nos termes, nous dirions que s’abandonner consiste à s’ouvrir au monde, à se libérer des peurs qui nous cantonnent dans des positions faussement confortables car souvent hermétiques, à descendre de notre citadelle, bref à faire l’expérience du monde sans intermédiaire, à se consacrer à la vie, à risquer la vie.

L’analyse des deux significations de l’abandon montre bien en quoi cette notion est à la croisée de la sécrétion et de la sépulture. D’un côté, il s’agit de descendre à la praxis qui renforce l’individuation propre, c’est-à-dire à la sécrétion. Il s’agit de s’abandonner en elle, c’est-à-dire de ne plus rechercher à exécuter un programme, ou de vouloir coller à une représentation, mais plutôt de vivre intensivement dans le milieu du monde, en se laissant aller au monde quitte à se dissoudre en lui. Et alors, inévitablement, se forment ou se confirment des positions propres, des habitudes propres, des attitudes propres qui me tiennent au monde. De l’autre côté se tient l’idée du repli sur soi, lorsque les sécrétions brident l’individuation propre ou la freinent : il y va de la rupture, du détachement, de la renonciation à ce qui rend l’individuation impropre. La sécrétion en excès, une fois mise à distance, devient alors une œuvre détachée de son processus d’émergence et entre dans la phase où, signalant la fin de ce processus, elle revêt le caractère de sépulture. A la fois ouverture à l’horizon indéterminé de l’action, et fermeture au résultat de cette action, l’abandon semble véritablement une notion féconde à expérimenter.

Pour autant, comment faire ? S’abandonner à ce qui nous est le plus cher, indépendamment des jugements, des croyances, des sentiments individuels et collectifs. Abandonner le style qui nous caractérise, se remettre à plonger dans le vide, qu’est-ce que cela indique ? L’exemple devant nous servir à faire comprendre comment traduire concrètement la notion d’abandon, nous mobilisons ci-après quelques cas précis dont nous connaissons le travail dans le cadre de l’Electrobolochoc. La démarche est heuristique. Elle doit nous permettre à nous aussi de réfléchir sur l’abandon qui nous sera singulier. Voici donc l’exemple : Vomir est un collectif de musiciens qui a trouvé son style dans le hard rock : son électrique saturé, voix devenue instrument sonore, texte inaudible, jeux de scène punk. Pour autant, peuvent-ils faire de la musique sans le hard rock ? Peuvent-ils abandonner leur « caricature » ? Autre exemple : Les Lassie sont deux performeuses très dépendantes d’un dispositif scénique et rhétorique bien affirmé. Pour autant, peuvent-elles abandonner leurs effets cabarets ? Appliqué à nous-même : le philosophe se complaît à recourir la langue comme medium principal. Peut-il l’abandonner sans sacrifier à l’essentiel de la signification ?

Paul-Victor Duquaire

1 Cf. La Bible, .
2 Cf. Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, CNRS et ALTIF : www.cnrtl.fr
3 Husserl, E., Idées directrices pour une phénoménologie, trad. fr., Paris, Gallimard, 1950, § 32
4 Ibidem.
5 Merleau-Ponty, M., Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 174.
6 Ibidem, passim.
7 Henry, M., L'Essence de la manifestation, Paris, PUF, 1963, t. 2, § 70, p. 828.
8 Varela, F., Thompson, E., Rosch, E., L’inscription corporelle de l’esprit, trad. fr., Paris, Seuil, 1993, p. 176.
9 Ibidem.
10 Ibidem.
  Ye Lassina Coulibaly 
 
 
 
 

Idées directrices de l'E. 2008 Barjols

Mise à jour le Lundi, 17 Novembre 2008 14:07