The field of man’s nature and life cannot be too much worked, or in too many directions; until every clod is turned up the work is imperfect; no whole truth is possible but by combining the points of view of all the fractional truths, nor, therefore, until it has been fully seen what each fractional truth can do by itself.
Ñ— JOHN STUART MILL, On Bentham & Coleridge.
The besetting danger is not so much of embracing falsehood fortruth, as of mistaking part of the truth for the whole.
Ñ— JOHN STUART MILL, On Bentham & Coleridge.
Jeremy Bentham et John Stuart Mill sont deux représentants de l’utilitarisme1 classique. S’il n’a pas forgé le terme même d’ utilitarisme et s’il n’est pas le premier à avoir formulé le principe d’utilité, Bentham est du moins le premier à avoir donné à ce principe une ampleur théorique et pratique. Quant à Stuart Mill, il n’a pas été utilitariste seulement dans sa jeunesse puisque, dans son âge mûr, il compose un petit texte sur l’utilitarisme en morale et en droit, et que son Système de logique, quoiqu’il traite du problème très abstrait de l’induction, qui paraît pouvoir se poser en dehors de toute considération idéologique (morale et politique), ne se comprend pas sans cet utilitarisme. Quand on ne s’en apercevrait pas directement, en lisant le Système de logique4, on pourrait lire, dans la correspondance de son auteur avec Auguste Comte, un souci anti-ontologique et anti-métaphysique, qui n'était pas celui de Bentham, et voir apparaître des stratégies d'écriture derrière lesquelles Stuart Mill semble dissimuler ses véritables intentions.
Le souci du présent exposé n’est pas de distinguer à grands traits l’utilitarisme de Stuart Mill et celui de Bentham, ce qui a déjà été partiellement fait par d'éminents spécialistes de ces auteurs, comme John Skorupski. Il est, de façon plus myope et plus minutieuse, de confronter le livre le plus mal connu et le moins commenté des six livres que comporte le Système de logique, je veux dire le Ve avec le Book of fallacies publié en 1824.
Bentham écrivit ce texte, quelques années avant sa mort, pour recueillir et dénoncer les pratiques de la vie politique de son temps et, plus particulièrement, pour repérer l’ensemble des ruses par lesquelles les politiques couvrent de leurs discours leurs pratiques réelles avec plus ou moins de conscience et d’habileté. Pour établir le caractère stéréotypé de ces mensonges et de ces faussetés, Bentham avait le devoir d'être exhaustif, du moins celui de chercher à être complet, comme s’il se fût agi de dévoiler un jeu dont les citoyens anglais étaient, dans leur grande majorité, les témoins et les victimes, et dont les règles ne leur étaient jamais
présentées.
Bentham était parvenu à un catalogue assez saisissant, mais dont on pouvait douter qu’il fût exhaustif à en juger par les titres assez hétéroclites de ses chapitres et à considérer la multiplicité des principes de leurs classements, le point de vue des contenus croisant constamment, et sans prendre de précautions, celui des formes. L’intérêt de l’entreprise de Stuart Mill, qui croise aussi délibérément des points de vue, tient dans un nouveau classement des « sophismes », pour reprendre, non sans réticence, la traduction française que Louis Peisse a faite en 1866 sur la sixième édition du System of Logic qui fut publié pour la première fois, plus de vingt ans auparavant, en 1843. Le mot « sophisme » traduit en effet imparfaitement le terme de « fallacy », puisque le terme de « sophism » existe en anglais à côté de « fallacy », alors que la langue française semble déjà avoir malencontreusement perdu, dès cette époque, l’ancien mot de « fallace » que Leibniz, par exemple, écrivait encore très librement en français, à peine un siècle et demi auparavant. Il est clair que «sophisme» en français ne peut plus avoir, au milieu du XIXe siècle comme encore aujourd’hui d’ailleurs, la même acception que «fallacy» en anglais, dans la mesure où il paraît, dans notre langue, ne concerner que les fautes de raisonnement, alors que de simples mots peuvent être considérés comme des «fallacies» en anglais.
Notre propos est donc, en confrontant deux traitements des «fallacies», de nous demander si la réorganisation logique à laquelle Stuart Mill soumet l’exposition benthamienne, au moyen d’une réflexion fondamentale sur l’induction, a permis de gagner quelque savoir sur le terrain de l’idéologie politique ; et si le changement d’axes que Stuart Mill fait subir aux analyses utilitaristes ne fait pas perdre à la doctrine les aspects matérialistes qu’elle avait acquis par les travaux de Bentham. Le traitement « inductiviste » des fallacies a fait gagner à l’utilitarisme une incontestable clarté d’exposition ; mais cette clarté ne s’est-elle pas révélée un faux jour ?
Au-delà de l’utilitarisme, la confrontation des deux philosophies sur le terrain des fallacies permet de mesurer si la théorie des fictions, telle qu’elle est mise en œuvre par Bentham, quand elle serait défaillante dans le détail des multiples présentations qu’en font le fragment sur l’Ontologie, les Chrestomathia, la Deontology, n’est pas très supérieure à la théorie de l’induction, dès lorsqu’il s’agit de penser ce que Stuart Mill appellera, dans un vocabulaire humien, explicitement rejeté par Bentham, une « science de la nature humaine ».
I. Pour comprendre le travail que Stuart Mill entreprend sur les «fallacies», il faut partir de celui que Bentham avait déjà réalisé sur le même sujet, en l’inscrivant dans ce qu’on a pu appeler, au siècle suivant, avec Ogden, une théorie des fictions.
On peut, en effet, en réunissant des textes concordants de Bentham, reconstituer l'équivalent d’une théorie dont nous allons retracer, pour commencer, les grandes lignes.
1. Cette théorie des fictions était destinée à mettre fin au grand désordre que la critique sceptique avait introduit dans le domaine théorique et dans son articulation avec le terrain pratique. Hume avait fait rentrer, sous la rubrique des fictions, un grand nombre de notions, extrêmement disparates, puisqu’elles allaient de l’identité personnelle à la croyance que les objets continuent d’exister alors que je ne les regarde plus ; du statut de l’existence de l’espace et du temps auxquels on accorde une indépendance par rapport aux objets qu’ils paraissent contenir au contrat social envisagé comme fondement de la politique. De plus, une notion rejetée sur le plan théorique pouvait très bien retrouver un crédit sur le plan pratique ; ainsi l’identité personnelle, dénoncée comme une fiction sur le plan ontologique, n’en conservait pas moins une certaine valeur sur le plan pratique où le droit de propriété privée, garanti par les lois et le gouvernement, implique nécessairement une référence personnelle, qui doit être nette et sans ambiguïté. Il était donc temps de remettre de l’ordre et de traiter des fictions dans leur spécificité.
2. Car les auteurs du passé, qu’ils soient juristes, logiciens, philosophes de la politique, des mathématiques ou de la physique, n’avaient jamais10 confondu les fictions avec des erreurs ou avec des sophismes.
Certes la fiction ne renvoie immédiatement à aucune réalité empirique ou idéale, quoiqu’elle paraisse le faire en raison de la fonction de transcendance qui porte le langage à donner existence à ce qu’il signifie et à le mettre en position de représenter un objet. La fiction joue fondamentalement un rôle de médiation ; elle est éminemment un être de langage qui rend possibles des jugements et des démonstrations à condition qu’elle sache s'éclipser à temps des conclusions.
Sur ce dernier point, encore une fois, Bentham n’innove pas et il fait de la fiction un usage très conforme à celui dont Hume, mais aussi Leibniz et Descartes avaient su tirer avantage. On peut très bien introduire des notions que l’on sait fausses pour produire le vrai ; de même que le juriste peut, pour produire la justice, introduire des notions ou des situations parfaitement imaginaires, pourvu qu’il les sache telles et qu’il ne leur accorde pas la valeur d’une réalité.
3. Mais c’est une chose de se livrer à des usages divers de l’outil des fictions ; c’en est une autre de les répertorier. Bentham a tenté de les classer en observant le fonctionnement du langage et en usant de méthodes — tout particulièrement, mais pas exclusivement, de celles du calcul des probabilités et de celles des fluxions — dont la théorie des fictions permettait par ailleurs la critique.
Ainsi distingue-t-il des entités réelles et des entités fictives ; puis, parmi ces entités fictives, des entités de premier ordre, de deuxième ordre, de nème ordre, selon que, pour leur donner un sens, il est nécessaire de tenir compte d’un nombre plus ou moins grand de degrés d'éloignement et de complication par rapport aux entités réelles.
Bentham prend volontiers l’exemple du mouvement pour illustrer son propos. Si l’on peut voir et dire que « les choses se meuvent » en n’utilisant que des entités réelles, on peut aussi transformer le verbe qui paraît adhérer à l’expérience en substantif et parler, de manière plus irréelle ou plus fictive, du « mouvement des choses » ; et l’on peut ensuite qualifier ce mouvement de régulier ou d’irrégulier et transformer ces qualificatifs en d’autres fictions de degrés plus élevés, avec une rigueur très comparable à celle qui permet en analyse de distinguer des dérivées premières, des dérivées secondes, etc. jusqu'à ce que le mathématicien connaisse la façon dont une courbe croît ou décroît
. Leibniz avait très bien conçu cette façon « fictive » de parler, encore qu’il ne l’eût point systématisée.
4. On rendra à ce système toute sa complexité relativiste quand on insistera sur le caractère fondamentalement linguistique de la théorie benthamienne des fictions ; encore qu’il arrive à Bentham de présenter le langage comme rendu possible par les fictions. Bentham ne répugne pas toujours à une présentation « sensualiste » de son système des fictions ; mais l’essentiel de sa doctrine tient moins dans l’importance accordée à la sensation ou à une « croyance » de style humien qu’au meaning de celui qui, pour parler, doit poser des entités réelles et s’appuyer sur elles pour construire son échafaudage de fictions. Si bien que ce qui est tenu pour fiction par un locuteur ne l’est pas nécessairement par un autre ; il en va de même pour les entités réelles. Tout dépend de l’intention et de l’intérêt de celui qui parle. Il n’existe pas en soi d’entités réelles et d’entités fictives ; elles n’existent que relativement au discours de celui qui, de toute façon, ne peut pas faire autrement qu’avoir recours à un partage entre elles. Car il ne s’agit évidemment pas de rechercher un discours qui ne soit constitué que d’entités réelles ; on ne parviendrait qu'à
se priver de tout discours en prétendant se passer des entités fictives. Ce relativisme est confirmé par la remarque de Bentham, reprise par Stuart Mill ( SL II, 316-7), que ce que nous tenons pour réel à une époque ne l’est pas nécessairement à une autre.
5. Désormais le problème qui se pose, loyalement affronté par Bentham, quoiqu’il ne l’ait pas résolu et bien qu’il n’ait pas dépassé, comme il l’avait voulu, le scepticisme, est le suivant : comment distinguer les entités fictives acceptables de celles qui ne le sont pas et qu’il fustige volontiers sous le nom de «fallacies» ? Ou, si les entités n’existent et n’ont de sens que par leur usage, comment distinguer le bon usage des fictions de leur usage fallacieux ? Que toutes les fictions soient, d’une certaine façon, fausses, on le sait et celui qui les utilise, sans pouvoir manquer de les utiliser d’ailleurs, en assume le risque ; mais comment distinguer l'équivalent de l’erreur pour les fictions, c’est-à-dire la «fallacy» ?
Bentham avait longuement pris soin de distinguer la «fallacy» dans le Manuel de sophismes politiques. Elle est souvent une erreur ; quoiqu’elle n’en soit pas forcément une, puisqu’on peut tromper avec des vérités. Elle est liée à un besoin pratique qui feint, sans pouvoir les présenter, ses titres d’universalité
. Il y a fallacy quand il y a usage de propos que l’autre tiendra pour vrais et au moyen desquels celui qui les tient pourra satisfaire des fins personnelles. La fallacy est l’abus, par le langage et au nom d’intérêts inavouables, quoique suffisamment couverts, de ceux dont on veut tirer parti sans leur consentement. Est-ce à dire que c’est l’intérêt et l’utilité qui donnent ultimement le critère de la distinction entre l’entité fictive recevable et la fallacy ?
6. C’est là que nous découvrons deux problèmes redoutables dont Bentham ne s’est jamais sorti d’affaire et qu’il n’a apparemment pas estimé possible de régler, puisqu’il n’envisageait pas de dépassement possible de « la guerre des mots ». Le premier tient à l’indépendance relative ou au degré de cette indépendance du vrai par rapport à l’utilité. Le vrai n’est-il qu’une détermination de l’utile, ou n’est-ce pas sa relative indépendance à l'égard de l’utilité qui lui permet de mesurer l’utilité ? Ce problème n’est pas le plus difficile puisqu’une réponse paraît s’imposer : dans une théorie des fictions liée à un utilitarisme, il n’est pas possible de poser la valeur de vérité séparément des autres valeurs et tout particulièrement, bien entendu, de la valeur d’utilité ; il est, de plus, envisageable de concevoir l’utilité comme susceptible d’enfermer un certain « travail du négatif », ne serait-ce que parce qu’il lui faut du temps et une histoire pour se gagner ; enfin parce que le vrai n’est pas nécessairement ce qui s’indique soi-même en une sorte d'évidence, mais plutôt ce qui se gagne graduellement et surtout apagogiquement.
Le second problème tient à une difficulté intrinsèque à la théorie benthamienne : la reconnaissance de la vérité de certaines fictions et du caractère fallacieux des autres ne peut pas s’effectuer en dehors de ce système, comme s’il existait un lieu pour le contempler. Elle est nécessairement liée à un discours de haut degré d’entités fictives. Comment est-il possible de confier à des fictions le soin de distinguer entre ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas ? Comment est-il possible d’attribuer à des fictions le pouvoir de distinguer, parmi les fictions, celles qui sont recevables et celles qui ne le sont pas ?
Si Bentham n’a jamais résolu, ni prétendu résoudre ce problème, on voit, à maints indices, qu’il l’a appréhendé. Ne dit-il pas de la vérité qu’elle est un personnage particulièrement glissant et qui s’apparente à une anguille ? Mais il n’affronte pas le problème logique dans toute sa difficulté et surtout dans toute son ampleur. Stuart Mill le fait-il davantage ou, du moins, son volumineux Système de logique, qui n’a pas oublié les fallacies, puisqu’il en fait la matière d’un livre entier, nous permet-il de mieux le faire ?
II. Il n’est pas directement question, dans le Système de logique, de traiter d’une quelconque théorie des fictions et l'étude des fallacies ne se rattache pas à une telle théorie aussi explicitement que dans l'œuvre de Bentham. Encore que Stuart Mill ne confonde jamais la fiction et la fallacy, le mot de fiction est relativement rare sous la plume de Stuart Mill ; on le rencontre en tout cas bien moins souvent que dans les ouvrages de Bentham. Et pourtant, dans des analyses ponctuelles de notions, il est question de fictions logiques. Il est même aisé de montrer que la façon dont Stuart Mill parle des fictions n’est pas un simple retour au scepticisme humien voire à ses acceptions plus anciennes, leibniziennes ou cartésiennes, mais qu’elle suppose une connaissance des avancées benthamiennes sur la question.
On en trouvera la preuve, par exemple, à propos de la cause, que Stuart Mill tient pour « la racine » [ SL I, 372] de toute la théorie de l’induction, dont on peut dire qu’elle constitue à peu près l’essentiel du Système de logique. Sans renier l’analyse humienne qui fait de la cause un jeu complexe de représentations d’un doublet d'événements semblablement réitéré et d’un sentiment de nécessité, Stuart Mill, de façon très benthamienne, insiste sur l’aspect linguistique de la cause qui existe sur le mode du « comme si ». La cause est un nom que l’on donne à des événements dans certaines circonstances : elle n’existe pas plus en soi dans la théorie de l’induction de Stuart Mill que dans les philosophies de Hume ou de Bentham. Mais, et nous retrouvons là une articulation propre à la fiction : ce n’est pas parce que la cause est l’attribution d’un nom qu’elle n’est rien ; il existe de vraies attributions de causes et ce n’est pas parce qu’il existe des causes fausses que la recherche dans les sciences peut se passer de la détection des causes et l’enquête scientifique ne prend jamais « sa
vraie direction » qu’en empruntant la voie des causes. Il existe des lois réellement causales [ SL II, 365]. Stuart Mill se dresse contre A. Comte qui avait contesté la valeur du terme de « cause » [ SL I, 384].
D’ailleurs, si l’on refusait le langage « causal » dont Stuart Mill affirme l’utilité, on serait forcé de recourir à d’autres fictions logiques comme celle de « force », « qu’on peut se représenter comme constituant, à chaque instant, un fait récent, survenu simultanément avec l’effet ou le précédant immédiatement » [ SL I, 375]. De telles fictions logiques sont, comme le dit Stuart Mill un peu plus loin, « bonnes à employer quelquefois parmi d’autres modes d’expression, quoique nous ne dussions jamais les prendre comme des énonciations de vérités scientifiques » [ SL I, 378]. Sans doute ces représentations de « cause », de « force », d’ « objets conçus comme une série d'états » sont-elles fausses, mais elles sont utiles pour concevoir les phénomènes et pour les mettre en ordre. On trouverait chez Stuart Mill des analyses équivalentes de mots déjà étudiés par Bentham : le terme « dans », par exemple, qui est analysé par l’auteur du fragment sur l’Ontologie aussi finement que par Aristote et qui permet de poser l’espace comme une fiction [ SL II, 326] ; le terme de « loi », que Bentham traitait comme une simple métaphore et dont le statut de fiction est souligné par Stuart Mill [ SL I, 359, 530-1]
. Dans l’essai sur L’Utilitarisme , Stuart Mill dit, dans un sens que n’aurait pas démenti l’auteur des Chrestomathia , que les éléments de l’algèbre « contiennent autant de fictions que le droit anglais et de mystères que la théologie » [ L’Utilitarisme 38].
Mais le lecteur du Système de logique, qui n’ignore pas les usages humiens de la fiction et les efforts réalisés par Bentham pour constituer une théorie des fictions, s'étonne de constater que Stuart Mill ne poursuit pas ces essais et qu’il bat en retraite par rapport aux ambitions de l’auteur de l’Ontology, des Chrestomathia et de la Deontology. Si bien qu’on se trouve en face d’une volonté d’unifier les fallacies et d’un savoir bien construit à leur sujet, sans que jamais ne soit approfondie la question d’un savoir plus général des fictions.
Le désaccord dans les intentions, que nous devrons approfondir, ne doit pas masquer les affinités évidentes d’analyses et les similitudes expressément reconnues par Stuart Mill lui-même sur trois points importants. Le premier permet de nuancer quelque peu le hiatus qui existerait entre la mise en oeuvre d’une théorie des fictions chez Bentham et l’incontestable systématisation des fallacies entreprise par Stuart Mill. En effet, Stuart Mill et Bentham s’entendent sur l’importance des raisonnements apagogiques. La vérité, loin d'être établie directement, résulte souvent de la réfutation du faux. C’est par cette considération que s’ouvre le livre sur les «fallacies» : « Nous ne savons réellement pas ce qu’est une chose, à moins de savoir ce qu’est son contraire » [ SL II, 294] ; et c’est dans un style très pascalien que Stuart Mill rappelle qu’il ne sied pas de déclarer impossible ce qui est inconcevable [SL II, 318]. Le second concerne les noms qui — comme le goût, l’intérêt, la justice, la vertu, etc. — contiennent un cercle vicieux et qui, sous couleur d’une attribution qui détermine l’objet, portent implicitement un jugement de valeur appréciatif ou dépréciatif de l’objet et protège les termes contre toute inspection par une analyse [SL II, 246-7]. Le troisième, beaucoup plus fondamental encore, place Bentham, sur les questions morales, à égalité avec les naturalistes Linné et Jussieu, du point de vue de la classification [SL II, 292-3]
. Il faut nous arrêter particulièrement sur ce dernier point qui manifeste quelques larges accords sur la question du langage entre Stuart Mill et Bentham. Examinons les principaux.
La conception du sens des mots est sensiblement la même chez les deux auteurs. Bentham ne sépare pas le sens du mot de celui de la proposition.
Dans sa terminologie, Stuart Mill dit que le sens réside plutôt dans la connotation que dans la
dénotation [SL II, 218]. La dénotation est la désignation d’un objet censé correspondre au mot et elle ouvre grande la porte à toutes les illusions de l’entité fictive. La connotation est le moment de l’attribution, c’est-à-dire celui où les mots entrent en rapport les uns avec les autres ; mais ce moment, qui est celui du sens, plutôt que de la référence, n’est pas facilement perçu comme tel ; et l’on a spontanément l’illusion que le sens est dans un renvoi à quelque objet fictif en dehors du mot, alors qu’il ne peut être que dans un rapport à d’autres mots.
Ainsi le geste qui paraît le plus essentiel du langage et qui est sans doute le plus trompeur est celui de la transcendance, celui de la position d’objets hors de soi quand bien même ce serait le travail inaperçu de la différenciation des mots entre eux de nous le faire croire. En accord avec Bentham, Stuart Mill en tire deux conclusions très importantes : la première est que le langage peut dissimuler l’autorité de celui qui parle ou la sienne propre en feignant de renvoyer directement à des choses, qu’elles soient existantes ou non [SL II, 314] ; peut-être plus proche de Hume que de Bentham, Stuart Mill comprend la transcendance comme une superstition de l’esprit qui veut voir dans les choses la réplique de ce qu’il est lui-même et se trouver en elles un abri idéal [SL II, 310, 312, 315,...]. La deuxième établit une inégalité entre les mots du point de vue de ce pouvoir de transcendance ; le nom posant plus volontiers un être que n’importe quel autre type de mots, adjectifs, verbes ou adverbes ; ainsi le nom est-il le lieu privilégié de la fiction. Mais si nous trouvons dans le pouvoir de transcendance des substantifs l’une des causes majeures des fallacies, il faut ajouter aussitôt que ce pouvoir permet de trouver les mots qui conviennent lorsque le besoin s’en fait sentir.
Lui-même moins nommeur que Bentham et moins audacieux dans son usage du langage, Stuart Mill n’en justifie pas moins nettement la pratique des néologismes.
La communauté de vues entre les deux auteurs sur le sens du langage peut conduire encore plus loin. Forgeant ou plutôt recréant le mot anglais «import» pour désigner l’histoire des sens d’un terme qui aboutit à son présent meaning, Bentham distinguait nettement le sens immédiat du sens savant dont ni le philosophe ni le logicien ne peuvent se passer. Sans reprendre à son compte aussi fréquemment que Bentham le signifiant import,et sans lui accorder, quand il l’utilise, le même signifiant, Stuart Mill retient néanmoins entièrement son contenu idéel en condamnant un nominaliste simpliste qui croirait pouvoir délimiter arbitrairement un sens et lui assigner une expression ; et en contestant celui qui ignorerait que les mots eussent un sens historique. Le détail du texte de Stuart Mill met en scène les « clusters of meanings », les grappes de sens, qui s’attachent à chaque mot [SL II, 230] et qui font que, au cours du temps, certains sens, qui apparaissaient inessentiels et s'étaient seulement agrégés au sens principal comme des accidents, deviennent essentiels [SL II, 239] ; tandis que d’autres, anciennement essentiels, disparaissent sous l’effet d’une accumulation de circonstances accidentelles [SL II, 237-238]. Le penseur doit rester attentif à ces déplacements du centre de gravité des clusters de sens, car on ne connaît pas spontanément le sens des mots et le meaning véritable doit être recherché. La langue est un conservatoire d’idées. Les sens s’y transmettent et s’y fixent au moins provisoirement ; créant d’ailleurs constamment de nouvelles difficultés, aussi bien pointées par Stuart Mill que par Bentham. Ainsi est-il extrêmement difficile et périlleux de décrire le système politique ou économique d’un pays dans une langue qui n’est pas celle de ce pays : le jeu projectif de la transcendance empêche alors toute compréhension de celui qui tient ou écoute un tel discours.
On conçoit aussi qu’il n’est pas impossible de tirer idéologiquement parti de ces difficultés, pourvu qu’on ne se contente pas de les subir.
On pourrait multiplier les points d’accord entre Stuart Mill et Bentham sur la question du langage et même noter de belles avancées de Stuart Mill par rapport à Bentham. C’est ainsi que, accomplissant mieux que Bentham lui-même l’idée selon laquelle le sens de la proposition est premier par rapport au sens des mots, Stuart Mill construit sa théorie des fallacies plutôt sur la proposition que sur le nom, alors que Bentham, de façon moins cohérente, avait fait le choix inverse. S’il y a conservation du système benthamien d’entités chez Stuart Mill, ce sont les propositions qu’il faut différencier en verbales et en réelles, et les inférences qu’il faut distinguer en réelles et en apparentes.
Avant d’indiquer le désaccord le plus profond, qui compromet ces ententes fortes en apparence ou qui, du moins, les désaxe, et avant d’expliquer pourquoi il n’y a pas eu reprise généralisée d’une théorie des fictions chez Stuart Mill, il faut souligner une harmonie, plus ou moins verbale, sur trois autres thèmes : les probabilités ; la dynamique ; la temporalité du travail théorique.
Cette harmonie, sur laquelle Stuart Mill n’insiste nullement, est particu-lièrement frappante sur le premier thème, car, plus rigoureusement que Bentham, qui use des probabilités plutôt qu’il ne les thématise, l’auteur du Système de logique mène une réflexion sur des travaux qu’il attribue à Laplace et qui sont en réalité ceux de Bayes. Sa conception est délibérément « subjectiviste », en ce qu’il n’accorde à la probabilité aucune portée ontologique mais qu’il la définit comme le nom qui exprime le degré de la raison que nous ou quelqu’un d’autre pouvons avoir d’espérer la production future ou passée d’un événement [SL II, 60]. A. Comte verra, dans cette conception des probabilités qui engage une façon de comprendre les sciences, son point de désaccord majeur avec les premiers livres du Système de logique. S’il voit, dans la probabilité, une sorte de fiction, s’il porte une plus grande clarté dans les distinctions devenues ordinaires des probabilités (subjectives ou objectives ; des chances ou des causes ; conditionnelles ou non)
, Stuart Mill ne s’autorise pourtant pas à développer une théorie des fictions avec la même audace que Bentham.
On est, de même, étonné de voir que la dynamique, qu’il prétend placer au fondement de sa logique, se réduit finalement à quelques remarques assez fuyantes, parfois à quelques analyses
qu’il ne regroupe guère en une véritable théorie, alors même que Bentham avait forgé l’expression de dynamique psychologique et montré qu’une telle dynamique accompagne nécessairement une théorie des fictions.
Reste que Bentham et Stuart Mill s’accordent sur l’impossibilité, pour le penseur, de dépasser son temps, l’un en concevant son Livre des fallacies comme une mise en forme de la politique qu’il a sous les yeux et à laquelle il participe ; l’autre en reconnaissant auprès d’A. Comte que la logique dont il sépare les formes des contenus politiques, économiques et sociaux, n’occupe sur ce fondement aucune position qui lui permette de transcender son temps ou sa localité
.
III. Le nouvel axe donné aux fallacies par Stuart Mill et qui imprime aux analyses une tournure très différente en dépit des points de rapprochement que l’on pourrait multiplier tient dans la conception de l’induction déployée dans le Système de logique. Si Stuart Mill entend par induction ce que l’on comprend par là communément, c’est-à-dire « le moyen de découvrir et de prouver des propositions générales » [SL I, 319], il n’en distingue pas moins l’induction de la simple « colligation » de faits singuliers [SL I, 331]. L’induction qui intéresse Stuart Mill n’est pas la juxtaposition de singularités même semblables, mais la raison qui permet de les soumettre à des attributions semblables. Il y a, dans l’induction, une ambition de systématicité, laquelle est considérée par l’auteur du Système de logique comme un problème qu’il situe exactement au point où l’avait découvert Hume : car il suffit parfois d’un exemple pour être assuré d’une généralité, alors que, dans d’autres cas, des myriades d’exemples concordants, pourtant sans aucune exception connue ou présumée, nous laissent parfois hésitants sur la valeur d’une généralité [SL I, 355].
On assiste, dans le Ve Livre du Système de logique, à une réinterprétation logique des aspects les plus linguistiques de la conception benthamienne des fictions. Cette distinction de la dénotation et de la connotation, qui regroupe un certain nombre de distinctions entre l’entité réelle, susceptible de dénotation, et l’entité fictive, qui ne paraît dénoter que parce qu’elle est en rapport de connotation avec d’autres entités, est comprise logiquement par Stuart Mill comme l’opposition entre le point de vue du dénombrement ou de l’extension et celui de la compréhension.
C’est très exactement ce schéma logique de l’induction qui permet à Stuart Mill de classer les «fallacies». De toutes les façons que Bentham avait envisagé le devenir des mots en «fallacies», Stuart Mill retient fondamentalement, en logicien plutôt qu’en linguiste, deux tendances inverses qui travaillent le langage : celle de l’individualisation et la « counter-operation » de la généralisation ; alors même que l’auteur du Système de logique avait su détecter, dans ses analyses précédentes, le jeu, tout aussi fondamental et qui aurait pu être également opératoire, de l’oubli et du souvenir du sens. Sans doute temporalise-t-il la tension de l’individualisation et de la généralisation, en entrant dans le détail du jeu de la dynamique du sens, parfois de manière assez drôle comme dans l’exemple qu’il prétend tenir de Voltaire ; il montre bien là le travail de l’intérêt ou du désir qui cherche à se dissimuler et qui ne trouve, au bout du compte, en croyant y parvenir, que le contraire de ce qu’il veut. Mais l’exclusivité de ce point de vue dans le classement et l’unilatéralité de la théorie des fallacies qu’il entreprend lui font perdre de multiples dimensions de la description benthamienne. Stuart Mill ne parvient à classer rigoureusement les fallacies qu’en simplifiant abusivement leur phénomène ; Bentham ne faisait qu’un catalogue — comme Stuart Mill le reconnaît volontiers quand il cesse de voir dans le Manuel de sophismes l'œuvre d’un nouveau Linné —
mais il avait le mérite de rester fidèle à la complication du phénomène.
Bentham ne dissocie pas la fallacy de l’intérêt pratique qui s’y dissimule ou s’y manifeste. Stuart Mill les dissocie et il pense volontiers que la fallacy ne peut agir qu’en raison de sa fausseté logique qu’il convient d’isoler. C’est donc à un traité des faux raisonnements inductifs qu’il nous convie et la traduction de fallacy par sophisme n’a paradoxalement jamais été aussi juste que dans la version française que Peisse donne du Livre V du Système de logique. Toutefois la généralité ainsi obtenue détruit la spécificité de la fallacy benthamienne.
Issue du terrain juridico-politique, la fallacy benthamienne peut bien donner lieu à des généralités, mais sans sortir de ce terrain qu’elle permet d’arpenter et d’explorer. La fallacy stuart-millienne est sans doute, étant donnée la fréquence des exemples puisés dans le droit, la politique et l'économie, d’une part, et la référence parfaitement informée à Bentham, d’autre part, issue du même terrain, mais elle s'élève si haut au-dessus de lui qu’elle le transforme en un simple domaine d’application parmi d’autres et qu’il n’y a pas vraiment lieu de privilégier. D’ailleurs la force de Stuart Mill est bien là : il occupe un poste stratégique d’où il peut contester, avec une énergie et une puissance redoutables les axiomes et postulats des métaphysiciens, que l’on prend si volontiers et si imprudemment pour les grands apôtres de la rationalité occidentale : les premiers principes de Platon, d’Aristote, des Stoïciens, de Descartes [SL II, 340, 391], de Malebranche [SL II, 339], de Spinoza, de Leibniz [SL II, 339], de Coleridge même — dont Stuart Mill se montre pourtant si admiratif — sont passés au crible avec un triomphe critique tel qu’il ne laisse plus guère au lecteur la possibilité ni l’envie de se situer dans le camp de la métaphysique et de l’ontologie. Il se trouve même souvent en position si forte qu’il peut tourner un auteur, déjà passablement critique, contre lui-même. C’est ainsi que Hume, si critique à l’encontre de l’argument par analogie sur le terrain religieux et si subtil lorsqu’il s’agit de raisonner sur la proportion et la disproportion des causes et des effets sur ce même terrain théologique,
se voit reprocher à juste titre par Stuart Mill d’envisager la relation de l’idée à l’impression à la façon d’une copie, comme si l’auteur du Traité de la nature humaine admettait toujours implicitement qu’il devait y avoir similitude entre la cause et l’effet [SL II, 336-7] et ratait ainsi l’essentielle dimension de représentation qui existe entre l’idée et l’impression pour laquelle elle vaut.
Mais les sophismes a priori des fondements de toute métaphysique passée, présente et future — car Stuart Mill ne laisse aucun espoir à la métaphysique et s’en veut l’adversaire résolu, même s’il écrit à A. Comte qu’il ne peut avouer en Angleterre la fin de la métaphysique aussi crument qu’il est possible à son correspondant de la clamer en France
— ne sont qu’une partie des sophismes. A côté de ces sophismes a priori, qui sont des « sophismes de simple inspection », il existe quatre autres classes distinctes de sophismes d’inférence. La première regroupe les sophismes dont la preuve n’est pas distinctement conçue et qui méritent le nom — que lui avait attribué Bentham — de «sophismes de la confusion». Les suivantes, plus délaissées par Bentham mais longuement traitées par Stuart Mill, sont les classes des inférences fallacieuses dont la preuve est distinctement conçue ; il s’agit, pour les uns, des sophismes inductifs, qui constituent, d’une part, la classe des sophismes d’observation, d’autre part, de ceux qui constituent la classe des sophismes de généralisation ; pour les autres, des sophismes déductifs, encore appelés sophismes de raisonnement.
Tous les lieux du raisonnement inductif où peut s’immiscer l’erreur sont inspectés ; ce qui permet à Stuart Mill de penser à des sortes de fallacies que Bentham n’avait pas prises en compte, et par exemple de faire une place aux multiples arguments humiens à l’encontre de l’analogie. Mais si Stuart Mill est, sur bien des points, plus complet que Bentham, il n’en demeure pas moins que c’est par un dogmatisme logique qu’il donne l’illusion de cette clarté.
Si Bentham séjourne dans le domaine politique ou juridique et ne s’en écarte que très rarement dans le Handbook of political fallacies, c’est parce qu’il ne présuppose pas que l’on puisse donner à l’analyse d’une notion une portée directement ontologique, comme si les constituants étaient réellement séparables de leurs formes, alors qu’ils sont pris dans une intrication telle que l’on détruirait une notion en voulant la décomposer selon la forme et la matière. Telle est la notion d’autorité, par exemple, dont curieusement Stuart Mill diffère l’analyse dans son Système de logique [SL II, 246]. Ce sont des contenus de notions qui permettent de déterminer des sophismes chez Bentham ; outre les sophismes de l’autorité, on trouve les sophismes du danger, ceux du retard, de l’ordre, de la balance du pouvoir, etc. De même pour les raisonnements : il n’est pas si évident que l’on puisse séparer leur forme de leur contenu empirique, comme l’imaginent les philosophes critiques à la manière de Kant. Les produits des inductions, c’est-à-dire les jugements généraux, ne sont peut-être pas aussi facilement détachables que voudraient le laisser penser ceux qui croient aux essences et que Stuart Mill fustige souvent sous l’expression de philosophes allemands. Seulement tout se passe comme si la fascination de Stuart Mill pour ces philosophes allemands était telle que, en dépit de son appartenance avouée au camp des empiristes, l’auteur du Système de logique croyait toujours possible de détacher les propositions les plus générales et de les faire jouer sur le terrain de l’expérience comme des formes qui modèlent leur contenu. John Skorupski a bien repéré que Stuart Mill poursuit, sur le terrain des « sciences morales », un idéal déductif. Du moins sa pratique de logicien est-elle celle-là ; car, quand il prend conscience en philosophe de la valeur d’une généralité, il est sans doute plus proche de Bentham que sa pratique et ses critiques à l’encontre du Handbook
le laissent présager.
La généralité est tenue pour aussi fictive par le philosophe Stuart Mill que par Bentham et elle ne se gagne qu’en combinant des fictions un peu à la façon dont Bentham construisit sa propre théorie des fictions. La séparation du formel et du matériel n’est pas donnée ; et elle s’effectue par un travail des propositions sur elles-mêmes et entre elles. Ce n’est que par une sorte d’illusion que l’on imagine la forme détachée de ses contenus ; et l’on pourrait se demander pourquoi Stuart Mill n’a pas tenu ce détachement pour la fiction suprême.
Si Stuart Mill ordonne mieux que Bentham les «fallacies», quand bien même il en laisse échapper un très grand nombre, en ne retenant que celles qu’il a pu faire passer au lit de Procuste de l’induction, il tombe néanmoins, sans aucun avantage de ce point de vue, sur la même difficulté que lui, seulement un peu décalée : si, dans le système benthamien, c'était par des fictions qu’il fallait juger ce qui était tenu pour fictif, c’est aussi par des inductions qu’il faut juger les inductions dans le système de Stuart Mill, de l’aveu même très loyal de l’auteur ; la plus fondamentale d’entre elles étant celle qui permet d’inférer un cours régulier des phénomènes.
Il y a, entre les inductions, de même qu’entre les fictions, une interdépendance qui permettrait d’en distinguer de divers ordres [SL I, 362].
Le déplacement par rapport à Bentham ne relève pas seulement de la perspective logique adoptée par Stuart Mill ; il tient aussi à la conception différente que les deux penseurs se font du rapport du langage et des actes mentaux. Même si l’on trouve quelques variantes sur le chapitre dans sa théorie des fictions, Bentham — comme Berkeley par exemple — pense que tous nos actes mentaux sont structurés par le langage, la perception n’y faisant pas exception. Ce n’est pas du tout le point de vue de Stuart Mill qui, en dépit du formalisme que nous lui avons reconnu, ne laisse nullement penser que ces formes sont exclusivement langagières. Sans doute admet-il que des raisonnements pénètrent au cœur de nos perceptions ; mais précisément il voit la marque de l’instruction et de la culture dans la possibilité de séparer le voir de tout acte linguistique, et celle de l’inculture dans « l’incapacité de distinguer les perceptions des inférences qui en dérivent » [SL II, 354]. Comme si la culture ne substituait pas de schèmes linguistiques à d’autres, mais permettait, au moins localement, et tout particulièrement en peinture,
de nous en dépouiller. Et ce n’est pas là seulement le propre de la sensation et de la perception de pouvoir se séparer de l’appareil linguistique ; nos autres pensées le peuvent aussi et c’est peut-être en songeant à Bentham que Stuart Mill conteste que le langage soit l’instrument de la pensée [SL II, 210] ; concédant qu’il en est tout au plus un instrument.
Ainsi, quoiqu’il ait tenu la causalité pour une façon de dire et qu’il l’ait considérée, contre A. Comte, comme essentielle à l’induction, Stuart Mill n’hésite pas à affirmer, à la limite d’une contradiction que Bentham tranchera exactement à l’opposé de lui, que l’induction n’est pas seulement, premièrement et nécessairement verbale. On peut former des inductions sans dire un mot et, de la même façon, commettre des erreurs, lesquelles d’ailleurs pourraient être détectées si seulement on avait pris soin de les énoncer
.
De manière générale, quand bien même il arrive à Stuart Mill de comparer la pensée à une sorte d’algèbre, puisqu’un appel à la fois d’idées et de signes peut être suscité à la façon dont on résout une équation et dont on attribue une valeur aux inconnues, il nous dit conjointement qu’il ne faut pas exagérer l’importance des signes ; que la pensée n’est pas une algèbre, quand bien même elle s’en servirait volontiers. Nous sommes aux antipodes des positions de Bentham, qui voyait le mouvement de la pensée, tout particulièrement en mathématiques, comme un mouvement d’algébrisation progressive, la géométrie étant plutôt un fantasme de transcendance de l’algèbre.
Par cette régression du symbolique, Stuart Mill revient donc à des positions proches de celles de Hume qui n’admettait pas que les langues trament les processus mentaux et expliquait plutôt les langues par l’association des idées censée être plus profonde qu’elles. Ainsi Stuart Mill convient-il avec Bentham que la guerre des mots est importante et il ajoute que ce serait une erreur de croire que la corruption de la langue soit sans importance sur les affaires humaines, mais, s’il vaut mieux laisser le langage ordinaire livré à lui-même plutôt que d’intervenir sur lui, du moins pose-t-il que le langage scientifique peut échapper à cette corruption et passer parfaitement sous le contrôle des savants. Bentham n’avait pas cet optimisme et il montrait que les scientifiques s’exprimaient dans des langages soumis, comme les autres langages, à des enjeux de pouvoir, sous couleur d'être au service de la seule vérité.
Enfin, comme nous le laissions prévoir, l’une des recherches qui faisaient l’intérêt de la philosophie de Bentham est prise comme résultat [SL II, 299] sans jouer, sauf à de rares exceptions près toutefois,
un rôle actif dans la philosophie de Stuart Mill : nous voulons parler du lien entre le langage et les affects que l’auteur de la Deontology analysait dans le cadre d’une « pathologie mentale ». Stuart Mill est porté à considérer, par son optique logicienne, que, « si la sophistiquerie de l’esprit était rendue impossible, celle des sentiments, n’ayant plus d’instrument pour agir, serait réduite à l’impuissance » [SL II, 299]. On ne saurait prétendre mieux dissocier ce qui concerne « l’esprit » de ce qui concerne le « sentiment ».
Ainsi, il apparaît clairement que le projet de construction d’une théorie des fictions, sinon l’utilisation de la notion de fiction, est à peu près abandonné pour des raisons qui tiennent aux conceptions logiques de Stuart Mill. L’induction a annexé l’essentiel des recherches de l’auteur ; elle a réorienté et sélectionné les emprunts à Bentham, réalisant peut-être plus de perte que de gain. Le gain paraît essentiellement dans la redoutable machine de guerre lancée contre la métaphysique, qu’on en use sur le terrain philosophique ou scientifique; dans la systématisation de thèmes humiens. La perte tient dans l'érosion de toutes les avancées benthamiennes et des trouvailles conceptuelles qu’il avait esquissées (comme la notion d’import). La théorie des fallacies proposée par Stuart Mill n’est pas une théorie des fictions ; et la notion de fallacy déborde quantitativement, qualitativement, modalement, les bornes que Stuart Mill lui avait assignées, en prétendant ne s’en tenir qu'à ce qui était utile.
Curieusement, la philosophie des fictions est restée en friches, tandis que l’induction permettait, au moins en apparence, une organisation supérieure des fallacies.
IV. Si l’axe de l’induction choisi par Stuart Mill pour ordonner les fallacies ne paraît pas très convaincant, en revanche, un certain nombre d’analyses semblent de la plus haute importance pour donner un nouveau centre de gravité à la théorie forgée par Bentham, à commencer par celle de l'équilibre entre les deux mouvements qui traversent chaque mot.
Lorsque Bentham voulait apporter une illustration de sa théorie des fictions, il donnait invariablement l’exemple du mouvement ; l’expérience du mobile qui se meut constituant l’entité réelle et la description des divers degrés de complication du mouvement figurant les divers degrés des ordres de fictions. Sans doute le mouvement est-il relatif et un mouvement simple peut-il apparaître complexe d’un autre point de vue, tout comme le jeu des entités peut s’inverser. Mais ce qu’il faudrait parvenir à exprimer, c’est le jeu de mouvements inverses qui traverse toute entité : le mouvement critique et le mouvement de réhabilitation, le mouvement de l’oubli des origines et celui du souvenir, la généralisation et la spécialisation. Ces notions de double mouvement, d’oscillation ou de moment expriment sans doute mieux l’essence de la fiction que l’exemple du mouvement. On trouve d’ailleurs, chez Stuart Mill, un texte superbe et — si l’on ose dire — très « benthamien » sur la notion de moment.
Le deuxième point sur lequel la remarque de Stuart Mill permettait de rectifier les imprudences de la conception benthamienne, c’est celui d’une plus grande exigence de rigueur étymologique.
L’import, censé garantir le meaning, reposait souvent chez Bentham sur une étymologie fantaisiste, laquelle, à son tour, permettait de réenclencher de nouveaux sophismes dénoncés par Stuart Mill.
On pourrait multiplier les points de détail qui permettraient de faire jouer les deux doctrines l’une par rapport à l’autre et qui permettraient même de rectifier la doctrine des fictions dans l'état où l’a laissée Bentham. Nous nous proposons désormais d’esquisser les réponses aux questions ouvertes par la volonté de Stuart Mill de réaxer la doctrine. La première question est de savoir ce qui donne le droit à Stuart Mill, qui a si vivement attaqué la métaphysique et l’ontologie, de récuser le matérialisme ; est-il une métaphysique comme les autres ou est-il une philosophie qui défie toute métaphysique ? La seconde est de savoir par quoi l’utilitarisme auquel Stuart Mill revient, après son détour par la logique et ce que nous avons appelé son « formalisme », se différencie de l’utilitarisme benthamien. Quelle importance y avait-il de classer les fallacies pour l’utilitarisme ? Enfin, le problème est de savoir si la théorie benthamienne des fictions, en dépit de toutes ses imperfections, ne représente pas un meilleur fondement pour les sciences humaines que la théorie de l’induction présentée par Stuart Mill, qui s’obstinait à parler dans un vocabulaire humien, de science de la nature humaine.
V. Sur le premier point du matérialisme, on peut opposer l’attitude de Stuart Mill à celle de Bentham. La théorie benthamienne des fictions disposait au matérialisme, car les représentations apparaissaient comme des fictions produites par un jeu de forces psychiques. Il est vrai que ces forces psychiques pouvaient elles-mêmes être des reconstructions à partir de ce que l’on éprouvait comme sensations, impressions, souvenirs, images, idées. Nous avons repéré, dans le même sens, que la dynamique intéressait vivement Stuart Mill dans le traitement auquel il soumettait nos représentations, affects, intérêts. Plus nettement encore que Bentham peut-être, Stuart Mill en était venu à contrecarrer les arguments de ceux qui avancent que la matière ne peut pas penser. Ainsi trouve-t-il « étrange » qu’ « on puisse se fier à l'évidence a priori de cette proposition » ; et il pointe la raison fallacieuse qui a poussé des générations de penseurs à la croire : « La matière ne peut pas penser ; pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas concevoir que la pensée soit attachée à un arrangement de particules matérielles » [SL II, 318]. S’il n’y a pas de bon argument pour dire que la matière ne peut pas penser, n’est-on pas autorisé à croire que la matière peut penser ?
Or Stuart Mill s’insurge contre cette idée en s’en prenant à Darwin, qui aurait confondu pensée et condition de pensée. Une configuration physiologique qui permet la pensée n’est pas la pensée même. « Darwin, au commencement de sa Zoonomia
, nous dit Stuart Mill, parle ainsi: « Le mot idée a diverses significations chez les métaphysiciens. Il ne s’applique ici qu'à ces notions des choses extérieures dont la connaissance nous est donnée originellement par les organes des sens » (jusque-là, commente Stuart Mill, la proposition, quoique vague, est acceptable) « et je les définis comme une contraction, un mouvement, ou une configuration des fibres qui constituent l’organe immédiat des sens ». Les notions une configuration des fibres ! Quel logicien que le philosophe qui pense définir le phénomène en l’identifiant avec la condition dont il est supposé dépendre ! D’après cela, il dit un peu plus loin, non pas que nos idées proviennent ou naissent à la suite de certains phénomènes organiques, mais « qu’elles sont des mouvements des organes des sens » et cette confusion règne d’un bout à l’autre dans les quatre volumes de la Zoonomia. Le lecteur ne sait jamais si l’auteur parle de l’effet ou de sa cause, de l’idée, état mental, ou de l'état des nerfs et du cerveau que, selon lui, l’idée présuppose » [SL II, 338]. Les opinions de Darwin rentrent alors sous le préjugé général et fallacieux « que les conditions d’un phénomène doivent ressembler au phénomène lui-même », voire, ce qui est « une absurdité encore plus palpable », que les conditions de la chose sont identiques à la chose même.
Dès lors, Stuart Mill tend à poser l’esprit et le corps, sinon comme deux substances, du moins comme deux entités qui subsisteront « toujours » comme base de classification [SL II, 433-4]. Cet entêtement est étonnant de la part d’un penseur qui connaît les ambiguïtés du mot « toujours » et qui a appris à les dénoncer [SL II, 396]. Et l’on ne voit pas en quoi réside la suprématie de ce dualisme sur le matérialisme, en dépit de son apparente prudence. Stuart Mill croit savoir que les pensées, les émotions, les volitions et les sensations sont des états d’esprit, et, à la façon cartésienne, il redresse l’usage qui fait parler des sensations comme si elles étaient des états du corps et non de l’esprit [SL II, 433]. Dans le chapitre sur « les lois de l’esprit », l’heure n’est plus à critiquer ceux qui refusent que la matière puisse penser. Nous pourrions croire Stuart Mill de bonne foi dans son anti-matérialisme et le comprendre comme classificatoire et de portée seulement verbale. Mais alors pourquoi récuser avec une telle vivacité que le langage structure les actes mentaux ? Pourquoi accepter là, pour faire pièce au matérialisme, ce qu’on refuse par ailleurs ?
Sur le deuxième point de l’utilitarisme, la façon dont Stuart Mill pose le problème logique est déterminante. En effet, si l’utilitarisme de Stuart Mill conserve les formules essentielles de l’utilitarisme benthamien, s’il reste un eudémonisme et même un hédonisme, on trouve toutefois chez Stuart Mill l’idée que des bonheurs ou des plaisirs valent intrinsèquement mieux que d’autres.
Stuart Mill ne répugne pas à se mettre sous l’autorité de Socrate que Platon avait, dans le Philèbe, laissé soutenir sans grand succès contre Protarque, que des plaisirs pouvaient être plus vrais que d’autres. Il défend même, à l’opposé de Bentham, la thèse selon laquelle « la vertu n’est pas seulement une chose à désirer, mais qu’elle est désirable par elle-même, de façon désintéressée » [L’Utilitarisme 105].
Bentham ne distinguait pas des plaisirs qui étaient intrinsèquement meilleurs que d’autres, mais seulement des plaisirs socialement plus acceptables que d’autres. Sans doute certains d’entre eux pouvaient-ils être dits désintéressés, mais cela ne signifiait nullement qu’ils l'étaient. Une complication d’intérêts peut très bien produire l’effet d’un désintéressement. La figure du désintéressement procure et suscite même plus d’intérêt qu’une figure où l’intérêt transparaît plus directement. Lorsque Bentham soutient qu’il n’y a pas d’actes désintéressés, il entend se situer au niveau d’une pathologie dynamique qui explique comment l’intérêt peut se rendre méconnaissable, qu’il doit le faire, qu’il a intérêt à le faire. D’ailleurs, tout en posant que tous les actes, même ceux qu’on dit désintéressés, sont le produit de l’intérêt, Bentham ne conteste pas le mérite qu’il y a à s’y livrer.
La maladresse qui consiste à dire qu’il existe des actes désintéressés et des valeurs qui ne sont pas la simple expression de l’intérêt tient à ce qu’elle fait obstacle à une recherche suffisante concernant la génèse des valeurs. On ne nie pas la conscience sous prétexte qu’on reconnaît que l’inconscient la constitue ; on ne nie pas davantage le désintéressement sous prétexte que l’intérêt le constitue. Nous retrouvons ici sur un autre plan les difficultés que nous avons pointées dans le Système de logique. Stuart Mill sépare les généralités et fait jouer à des inductions supérieures le rôle de principes. Or il s’en donne le droit tout à fait imprudemment et, de même qu’il ne restait rien d’une théorie des fictions qui aurait dû être la sienne, il ne reste rien non plus de l’utilitarisme qu’il préconise lorsqu’il le solidarise avec une philosophie des valeurs qui n’a plus grand chose à envier au platonisme ou aux essentialités allemandes, contre lesquelles, sur ce point au moins, il ne s’inscrit plus
que verbalement.
Enfin si Stuart Mill renoue nettement avec un naturalisme de style humien dont Bentham avait appris à se passer. Il parle volontiers de science de la nature humaine [SL II, 427-433, 437]. Or Bentham attaque la notion de « nature » comme une fiction, et même comme une fallacy puisqu’il ne lui ouvre guère de voie pour une réhabilitation. La « nature » est une inférence inutile. Elle est au contraire liée, chez Stuart Mill, comme chez Condorcet, à la prévision ou à la prédiction qui, avec la description et l’explication, lui paraît une composante indispensable de l’activité scientifique. Sans doute Stuart Mill croit-il que la possibilité, pour l’homme, de se représenter son existence et d’agir en fonction de ces représentations perturbe la prévision ; mais il n’envisage pas qu’il puisse nÕtre pas nécessaire aux sciences de l’homme d’en passer par la prévision. Stuart Mill semble contradictoirement s’accrocher à une idée qu’il a pourtant réduite sans résidu, celle de la possibilité de prévoir. Il paraît justifier a contrario les positions de Bentham, car il se pourrait que la notion de fiction fournît des méthodes plus fines pour donner forme aux sciences de l’homme. Parler de nature implique que l’on recherche un discours qui ait immédiatement une portée ontologique ; or le jeu des signes, mathématiques, dynamiques, ou autres, que l’on met en œuvre pour expliquer les comportements, affects, perceptions, n’est vraiment actif et ne prend tout son relief que lorsqu’il est absolument délivré de toute traduction ontologique immédiate. Alors que Stuart Mill s’attache à distinguer entre le mode de combinaisons chimiques de certaines idées ou perceptions et le mode mécanique de certaines autres, peut-être aurait-il eu avantage à montrer, comme Hume ou Bentham, qu’il s’agissait là de constructions fictives et langagières, plutôt que de s’aventurer dans des distinctions également verbales, mais estimées d’une portée ontologique qui paraissait avoir été récusée, en général, à l’avance [SL II, 309], entre produire et consister [SL II, 438]. Peut-être le but ultime d’une philosophie des sciences humaines est-il de produire un savoir ontologique ; mais, pour le moment du moins, ceux qui ont parlé de prévision n’ont guère réalisé mieux que de grossières projections dans l’avenir à partir de schémas simplifiés. Si l’on peut admettre avec Stuart Mill que l’explication des états psychologiques par la physiologie est prématurée et encore loin d’honorer ses promesses [SL II, 442], si l’on peut accepter le sévère traitement que cet auteur fait subir, de ce point de vue, aux positions d’A. Comte [SL II, 445], on peut toutefois douter de la valeur des concessions qu’il fait à une ontologie, par ailleurs tellement décriée.
Le Système de logique ne vaut décidément, sous l’angle où nous l’avons envisagé, que par quelques analyses de détail, qui, au bout du compte, servent mieux la cause des fictions que celle de l’induction. Un grand nombre d’analyses qu’avait déjà effectuées Bentham sont rejointes et formellement réunies : on retrouve les attaques contre l'église [SL II, 390], contre la prétendue égalité des fautes chère aux Stoïciens, contre l’ambiguïté du mot droit [SL II, 396-7], contre les conservateurs qui s’opposent à toute innovation, en particulier en matière électorale [SL II, 389], et qui s’en prennent aux faiseurs de projets [SL II, 386-7], contre le contrat social ou la promesse fallacieusement prise comme fondement du corps politique [SL II, 408-9]. Peut-être la critique de la métaphore du « corps politique » est-elle mieux faite par la méthode de l’induction, qui permet de gagner en généralité par transplantation des concepts d’un domaine dans un autre, mais qui rend aussi méfiant sur les généralisations hâtives et ne les encourage pas fatalement. Les seuls points où Stuart Mill paraît innover quelque peu dans son usage de la logique pour enquêter dans le domaine politique tiennent dans sa critique du mercantilisme [SL II, 382-3] et dans une réfutation de ceux qui mettent en question l’existence de grands hommes dans l’histoire [SL II, 398].
Et, même dans ces deux cas, on pourrait se demander si ces critiques n’auraient pas pu se faire sans sa logique, dans la mesure où, d’une part, la discussion de ces deux points ne peut s’exercer sans inclure le temps, que le temps ne fait l’objet que de rares remarques dans la logique de Stuart Mill ; et où, d’autre part, le mercantilisme repose davantage sur une erreur économique concernant l’argent que sur un sophisme logique.
Conclusions
Nous pouvons tirer principalement deux conclusions de ces réflexions sur les fallacies. La première est que, en dépit de l’apparent gain de clarté et d’organisation que l’utilitarisme paraît recevoir de Stuart Mill, il nous apparaît qu’il a beaucoup perdu et que, sur des points centraux, parfaitement établis par Bentham, il s’est dévoyé. La théorie des fictions représentait de meilleures chances pour fonder les sciences humaines ; et il n'était guère adroit de réintroduire, auprès des valeurs eudémoniques et hédoniques, les valeurs (de vérité, de justice, de bien moral...) dont il s’agissait précisément d'établir la genèse par l’utilitarisme. Si utile soit-elle, la perspective logique, dont Stuart Mill disait lui-même qu’il ne fallait pas exagérer la portée « pour guider et redresser les opérations de l’entendement »
a sans doute contribué à ce dévoiement.
Mais il faudrait aussi se demander, en second lieu, si ces grands désaccords qui déchirent l’utilitarisme ne tiennent pas à l’inévitable ambiguïté de la fiction elle-même, qui ne présente pas, selon des critères bien nets, le point où elle doit se retourner d’une fonction critique en fonction positive. La question de la nature le montre exemplairement puisque Bentham la traite comme une fallacy sans rémission ni rédemption tandis que Stuart Mill, qui, pourtant n’ignore pas qu’elle est « le grand instrument de la pétition de principe » [SL II, 398] et désamorce un certain nombre de pièges liés à l’argument du « contre-nature » [SL II, 408], finit par lui donner un sens positif.
Pour terminer, on pourrait s’interroger sur l'étrange jeu auquel se livre Stuart Mill. Il connaît parfaitement et dans son détail le travail de Bentham, comme le prouve très bien le texte qu’il a écrit sur Bentham et Coleridge. Tout se passe comme s’il généralisait suffisamment les catégories benthamiennes pour les rendre exsangues et impuissantes. Stuart Mill prend Bentham à son propre piège. À un degré de généralité, les dénonciations de Bentham sont efficaces ; à un degré supérieur elles ne le sont plus. Le Ve livre sur les «fallacies» tourne les procédés du Handbook contre eux-mêmes. Lorsque Geoffrey Scarre défend maladroitement Stuart Mill contre l’accusation d’avoir, sous couleur d'écrire une logique, fait de la politique, au sens où il se serait livré clandestinement à des manœuvres subversives, nous avouons notre scepticisme à l’encontre d’une prétendue pureté des intentions logiques et nous avons donné quelques preuves de cette mise en doute. D’ailleurs n’est-il pas une façon de généraliser les formes logiques issues du terrain politique, qui leur fait perdre toute acuité et la redoutable force polémique et négative qui effrayait Stuart Mill chez Bentham ?
L’influence du romantisme conservateur de Coleridge sur Stuart Mill est considérable et peut bien prendre la forme d’une généralisation logique des propositions de Bentham. Ce n’est d’ailleurs pas la seule façon dont l’influence romantique a dévoyé, chez Stuart Mill, le projet benthamien et a même empêché, sur certains points, sa simple compréhension.