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                 Le Traitement des sophismes politiques    
                                                              Jean-Pierre Cléro    
   
 
     
      

LE TRAITEMENT DES SOPHISMES POLITIQUES

- De Bentham à Stuart Mill -

 

 

The field of man’s nature and life cannot be too much worked, or in too many directions; until every clod is turned up the work is imperfect; no whole truth is possible but by combining the points of view of all the fractional truths, nor, therefore, until it has been fully seen what each fractional truth can do by itself.

Ñ— JOHN STUART MILL, On Bentham & Coleridge.

The besetting danger is not so much of embracing falsehood fortruth, as of mistaking part of the truth for the whole.

Ñ— JOHN STUART MILL, On Bentham & Coleridge.

 

 

Jeremy Bentham et John Stuart Mill sont deux représentants de l’utilitarisme1 classique. S’il n’a pas forgé le terme même d’ utilitarisme1 et s’il n’est pas le premier à avoir formulé le principe d’utilité,2 Bentham est du moins le premier à avoir donné à ce principe une ampleur théorique et pratique. Quant à Stuart Mill, il n’a pas été utilitariste seulement dans sa jeunesse puisque, dans son âge mûr, il compose un petit texte sur l’utilitarisme en morale et en droit,3 et que son Système de logique, quoiqu’il traite du problème très abstrait de l’induction, qui paraît pouvoir se poser en dehors de toute considération idéologique (morale et politique), ne se comprend pas sans cet utilitarisme.4 Quand on ne s’en apercevrait pas directement, en lisant le Système de logique4, on pourrait lire, dans la correspondance de son auteur avec Auguste Comte, un souci anti-ontologique et anti-métaphysique, qui n'était pas celui de Bentham, et voir apparaître des stratégies d'écriture derrière lesquelles Stuart Mill semble dissimuler ses véritables intentions.5


Le souci du présent exposé n’est pas de distinguer à grands traits l’utilitarisme de Stuart Mill et celui de Bentham, ce qui a déjà été partiellement fait par d'éminents spécialistes de ces auteurs, comme John Skorupski. Il est, de façon plus myope et plus minutieuse, de confronter le livre le plus mal connu et le moins commenté des six livres que comporte le Système de logique, je veux dire le Ve avec le Book of fallacies publié en 1824.6

Bentham écrivit ce texte, quelques années avant sa mort, pour recueillir et dénoncer les pratiques de la vie politique de son temps et, plus particulièrement, pour repérer l’ensemble des ruses par lesquelles les politiques couvrent de leurs discours leurs pratiques réelles avec plus ou moins de conscience et d’habileté. Pour établir le caractère stéréotypé de ces mensonges et de ces faussetés, Bentham avait le devoir d'être exhaustif, du moins celui de chercher à être complet, comme s’il se fût agi de dévoiler un jeu dont les citoyens anglais étaient, dans leur grande majorité, les témoins et les victimes, et dont les règles ne leur étaient jamais

 

présentées.

Bentham était parvenu à un catalogue assez saisissant, mais dont on pouvait douter qu’il fût exhaustif à en juger par les titres assez hétéroclites de ses chapitres et à considérer la multiplicité des principes de leurs classements, le point de vue des contenus croisant constamment, et sans prendre de précautions, celui des formes. L’intérêt de l’entreprise de Stuart Mill, qui croise aussi délibérément des points de vue,7 tient dans un nouveau classement des « sophismes », pour reprendre, non sans réticence, la traduction française que Louis Peisse a faite en 1866 sur la sixième édition du System of Logic qui fut publié pour la première fois, plus de vingt ans auparavant, en 1843. Le mot « sophisme » traduit en effet imparfaitement le terme de « fallacy », puisque le terme de « sophism » existe en anglais à côté de « fallacy », alors que la langue française semble déjà avoir malencontreusement perdu, dès cette époque, l’ancien mot de « fallace » que Leibniz, par exemple, écrivait encore très librement en français, à peine un siècle et demi auparavant. Il est clair que «sophisme» en français ne peut plus avoir, au milieu du XIXe siècle comme encore aujourd’hui d’ailleurs, la même acception que «fallacy» en anglais, dans la mesure où il paraît, dans notre langue, ne concerner que les fautes de raisonnement, alors que de simples mots peuvent être considérés comme des «fallacies» en anglais.

Notre propos est donc, en confrontant deux traitements des «fallacies», de nous demander si la réorganisation logique à laquelle Stuart Mill soumet l’exposition benthamienne, au moyen d’une réflexion fondamentale sur l’induction, a permis de gagner quelque savoir sur le terrain de l’idéologie politique ; et si le changement d’axes que Stuart Mill fait subir aux analyses utilitaristes ne fait pas perdre à la doctrine les aspects matérialistes qu’elle avait acquis par les travaux de Bentham. Le traitement « inductiviste » des fallacies a fait gagner à l’utilitarisme une incontestable clarté d’exposition ; mais cette clarté ne s’est-elle pas révélée un faux jour ?

 

Au-delà de l’utilitarisme, la confrontation des deux philosophies sur le terrain des fallacies permet de mesurer si la théorie des fictions, telle qu’elle est mise en œuvre par Bentham, quand elle serait défaillante dans le détail des multiples présentations qu’en font le fragment sur l’Ontologie, les Chrestomathia, la Deontology, n’est pas très supérieure à la théorie de l’induction, dès lorsqu’il s’agit de penser ce que Stuart Mill appellera, dans un vocabulaire humien, explicitement rejeté par Bentham, une « science de la nature humaine ».

I. Pour comprendre le travail que Stuart Mill entreprend sur les «fallacies», il faut partir de celui que Bentham avait déjà réalisé sur le même sujet, en l’inscrivant dans ce qu’on a pu appeler, au siècle suivant, avec Ogden, une théorie des fictions.8

On peut, en effet, en réunissant des textes concordants de Bentham, reconstituer l'équivalent d’une théorie dont nous allons retracer, pour commencer, les grandes lignes.


 


1. Cette théorie des fictions était destinée à mettre fin au grand désordre que la critique sceptique avait introduit dans le domaine théorique et dans son articulation avec le terrain pratique. Hume avait fait rentrer, sous la rubrique des fictions, un grand nombre de notions, extrêmement disparates, puisqu’elles allaient de l’identité personnelle à la croyance que les objets continuent d’exister alors que je ne les regarde plus ; du statut de l’existence de l’espace et du temps auxquels on accorde une indépendance par rapport aux objets qu’ils paraissent contenir au contrat social envisagé comme fondement de la politique. De plus, une notion rejetée sur le plan théorique pouvait très bien retrouver un crédit sur le plan pratique ; ainsi l’identité personnelle, dénoncée comme une fiction sur le plan ontologique, n’en conservait pas moins une certaine valeur sur le plan pratique où le droit de propriété privée, garanti par les lois et le gouvernement, implique nécessairement une référence personnelle, qui doit être nette et sans ambiguïté. Il était donc temps de remettre de l’ordre et de traiter des fictions dans leur spécificité.


2. Car les auteurs du passé, qu’ils soient juristes9, logiciens, philosophes de la politique, des mathématiques ou de la physique, n’avaient jamais10 confondu les fictions avec des erreurs ou avec des sophismes.10

Certes la fiction ne renvoie immédiatement à aucune réalité empirique ou idéale, quoiqu’elle paraisse le faire en raison de la fonction de transcendance qui porte le langage à donner existence à ce qu’il signifie et à le mettre en position de représenter un objet. La fiction joue fondamentalement un rôle de médiation ; elle est éminemment un être de langage qui rend possibles des jugements et des démonstrations à condition qu’elle sache s'éclipser à temps des conclusions.

 

Sur ce dernier point, encore une fois, Bentham n’innove pas et il fait de la fiction un usage très conforme à celui dont Hume, mais aussi Leibniz et Descartes avaient su tirer avantage. On peut très bien introduire des notions que l’on sait fausses pour produire le vrai ; de même que le juriste peut, pour produire la justice, introduire des notions ou des situations parfaitement imaginaires, pourvu qu’il les sache telles et qu’il ne leur accorde pas la valeur d’une réalité.

 

3. Mais c’est une chose de se livrer à des usages divers de l’outil des fictions ; c’en est une autre de les répertorier. Bentham a tenté de les classer en observant le fonctionnement du langage et en usant de méthodes — tout particulièrement, mais pas exclusivement, de celles du calcul des probabilités et de celles des fluxions — dont la théorie des fictions permettait par ailleurs la critique.

 

Ainsi distingue-t-il des entités réelles et des entités fictives ; puis, parmi ces entités fictives, des entités de premier ordre, de deuxième ordre, de nème ordre, selon que, pour leur donner un sens, il est nécessaire de tenir compte d’un nombre plus ou moins grand de degrés d'éloignement et de complication par rapport aux entités réelles.

Bentham prend volontiers l’exemple du mouvement pour illustrer son propos. Si l’on peut voir et dire que « les choses se meuvent » en n’utilisant que des entités réelles, on peut aussi transformer le verbe qui paraît adhérer à l’expérience en substantif et parler, de manière plus irréelle ou plus fictive, du « mouvement des choses » ; et l’on peut ensuite qualifier ce mouvement de régulier ou d’irrégulier et transformer ces qualificatifs en d’autres fictions de degrés plus élevés, avec une rigueur très comparable à celle qui permet en analyse de distinguer des dérivées premières, des dérivées secondes, etc. jusqu'à ce que le mathématicien connaisse la façon dont une courbe croît ou décroît11

. Leibniz avait très bien conçu cette façon « fictive » de parler, encore qu’il ne l’eût point systématisée.


4. On rendra à ce système toute sa complexité relativiste quand on insistera sur le caractère fondamentalement linguistique de la théorie benthamienne des fictions ; encore qu’il arrive à Bentham de présenter le langage12 comme rendu possible par les fictions. Bentham ne répugne pas toujours à une présentation « sensualiste » de son système des fictions ; mais l’essentiel de sa doctrine tient moins dans l’importance accordée à la sensation ou à une « croyance » de style humien qu’au meaning de celui qui, pour parler, doit poser des entités réelles et s’appuyer sur elles pour construire son échafaudage de fictions. Si bien que ce qui est tenu pour fiction par un locuteur ne l’est pas nécessairement par un autre ; il en va de même pour les entités réelles. Tout dépend de l’intention et de l’intérêt de celui qui parle. Il n’existe pas en soi d’entités réelles et d’entités fictives ; elles n’existent que relativement au discours de celui qui, de toute façon, ne peut pas faire autrement qu’avoir recours à un partage entre elles. Car il ne s’agit évidemment pas de rechercher un discours qui ne soit constitué que d’entités réelles ; on ne parviendrait qu'à13

se priver de tout discours en prétendant se passer des entités fictives. Ce relativisme est confirmé par la remarque de Bentham, reprise par Stuart Mill ( SL II, 316-7), que ce que nous tenons pour réel à une époque ne l’est pas nécessairement à une autre.


5. Désormais le problème qui se pose, loyalement affronté par Bentham, quoiqu’il ne l’ait pas résolu et bien qu’il n’ait pas dépassé, comme il l’avait voulu, le scepticisme, est le suivant : comment distinguer les entités fictives acceptables de celles qui ne le sont pas et qu’il fustige volontiers sous le nom de «fallacies» ? Ou, si les entités n’existent et n’ont de sens que par leur usage, comment distinguer le bon usage des fictions de leur usage fallacieux ? Que toutes les fictions soient, d’une certaine façon, fausses, on le sait et celui qui les utilise, sans pouvoir manquer de les utiliser d’ailleurs, en assume le risque ; mais comment distinguer l'équivalent de l’erreur pour les fictions, c’est-à-dire la «fallacy» ?

 

Bentham avait longuement pris soin de distinguer la «fallacy» dans le Manuel de sophismes politiques. Elle est souvent une erreur ; quoiqu’elle n’en soit pas forcément une, puisqu’on peut tromper avec des vérités.14 Elle est liée à un besoin pratique qui feint, sans pouvoir les présenter, ses titres d’universalité15

. Il y a fallacy quand il y a usage de propos que l’autre tiendra pour vrais et au moyen desquels celui qui les tient pourra satisfaire des fins personnelles. La fallacy est l’abus, par le langage et au nom d’intérêts inavouables, quoique suffisamment couverts, de ceux dont on veut tirer parti sans leur consentement. Est-ce à dire que c’est l’intérêt et l’utilité qui donnent ultimement le critère de la distinction entre l’entité fictive recevable et la fallacy ?


 

6. C’est là que nous découvrons deux problèmes redoutables dont Bentham ne s’est jamais sorti d’affaire et qu’il n’a apparemment pas estimé possible de régler, puisqu’il n’envisageait pas de dépassement possible de « la guerre des mots ». Le premier tient à l’indépendance relative ou au degré de cette indépendance du vrai par rapport à l’utilité. Le vrai n’est-il qu’une détermination de l’utile, ou n’est-ce pas sa relative indépendance à l'égard de l’utilité qui lui permet de mesurer l’utilité ? Ce problème n’est pas le plus difficile puisqu’une réponse paraît s’imposer : dans une théorie des fictions liée à un utilitarisme, il n’est pas possible de poser la valeur de vérité séparément des autres valeurs et tout particulièrement, bien entendu, de la valeur d’utilité ; il est, de plus, envisageable de concevoir l’utilité comme susceptible d’enfermer un certain « travail du négatif », ne serait-ce que parce qu’il lui faut du temps et une histoire pour se gagner ; enfin parce que le vrai n’est pas nécessairement ce qui s’indique soi-même en une sorte d'évidence, mais plutôt ce qui se gagne graduellement et surtout apagogiquement.

Le second problème tient à une difficulté intrinsèque à la théorie benthamienne : la reconnaissance de la vérité de certaines fictions et du caractère fallacieux des autres ne peut pas s’effectuer en dehors de ce système, comme s’il existait un lieu pour le contempler. Elle est nécessairement liée à un discours de haut degré d’entités fictives. Comment est-il possible de confier à des fictions le soin de distinguer entre ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas ? Comment est-il possible d’attribuer à des fictions le pouvoir de distinguer, parmi les fictions, celles qui sont recevables et celles qui ne le sont pas ?

 

Si Bentham n’a jamais résolu, ni prétendu résoudre ce problème, on voit, à maints indices, qu’il l’a appréhendé. Ne dit-il pas de la vérité qu’elle est un personnage particulièrement glissant et qui s’apparente à une anguille ? Mais il n’affronte pas le problème logique dans toute sa difficulté et surtout dans toute son ampleur. Stuart Mill le fait-il davantage ou, du moins, son volumineux Système de logique, qui n’a pas oublié les fallacies, puisqu’il en fait la matière d’un livre entier, nous permet-il de mieux le faire ?



 

II. Il n’est pas directement question, dans le Système de logique, de traiter d’une quelconque théorie des fictions et l'étude des fallacies ne se rattache pas à une telle théorie aussi explicitement que dans l'œuvre de Bentham. Encore que Stuart Mill ne confonde jamais la fiction et la fallacy, le mot de fiction est relativement rare sous la plume de Stuart Mill ; on le rencontre en tout cas bien moins souvent que dans les ouvrages de Bentham. Et pourtant, dans des analyses ponctuelles de notions, il est question de fictions logiques. Il est même aisé de montrer que la façon dont Stuart Mill parle des fictions n’est pas un simple retour au scepticisme humien voire à ses acceptions plus anciennes, leibniziennes ou cartésiennes, mais qu’elle suppose une connaissance des avancées benthamiennes sur la question.

 

On en trouvera la preuve, par exemple, à propos de la cause, que Stuart Mill tient pour « la racine » [ SL I, 372] de toute la théorie de l’induction, dont on peut dire qu’elle constitue à peu près l’essentiel du Système de logique. Sans renier l’analyse humienne qui fait de la cause un jeu complexe de représentations d’un doublet d'événements semblablement réitéré et d’un sentiment de nécessité, Stuart Mill, de façon très benthamienne, insiste sur l’aspect linguistique de la cause qui existe sur le mode du « comme si ». La cause est un nom que l’on donne à des événements dans certaines circonstances : elle n’existe pas plus en soi dans la théorie de l’induction de Stuart Mill que dans les philosophies de Hume ou de Bentham. Mais, et nous retrouvons là une articulation propre à la fiction : ce n’est pas parce que la cause est l’attribution d’un nom qu’elle n’est rien ; il existe de vraies attributions de causes et ce n’est pas parce qu’il existe des causes fausses que la recherche dans les sciences peut se passer de la détection des causes et l’enquête scientifique ne prend jamais « sa

 

vraie direction » qu’en empruntant la voie des causes. Il existe des lois réellement causales [ SL II, 365]. Stuart Mill se dresse contre A. Comte qui avait contesté la valeur du terme de « cause » [ SL I, 384].

D’ailleurs, si l’on refusait le langage « causal » dont Stuart Mill affirme l’utilité, on serait forcé de recourir à d’autres fictions logiques comme celle de « force », « qu’on peut se représenter comme constituant, à chaque instant, un fait récent, survenu simultanément avec l’effet ou le précédant immédiatement » [ SL I, 375]. De telles fictions logiques sont, comme le dit Stuart Mill un peu plus loin, « bonnes à employer quelquefois parmi d’autres modes d’expression, quoique nous ne dussions jamais les prendre comme des énonciations de vérités scientifiques » [ SL I, 378]. Sans doute ces représentations de « cause », de « force », d’ « objets conçus comme une série d'états » sont-elles fausses, mais elles sont utiles pour concevoir les phénomènes et pour les mettre en ordre. On trouverait chez Stuart Mill des analyses équivalentes de mots déjà étudiés par Bentham : le terme « dans », par exemple, qui est analysé par l’auteur du fragment sur l’Ontologie aussi finement que par Aristote et qui permet de poser l’espace comme une fiction [ SL II, 326] ; le terme de « loi », que Bentham traitait comme une simple métaphore16 et dont le statut de fiction est souligné par Stuart Mill [ SL I, 359, 530-1]17

. Dans l’essai sur L’Utilitarisme , Stuart Mill dit, dans un sens que n’aurait pas démenti l’auteur des Chrestomathia , que les éléments de l’algèbre « contiennent autant de fictions que le droit anglais et de mystères que la théologie » [ L’Utilitarisme 38].


Mais le lecteur du Système de logique, qui n’ignore pas les usages humiens de la fiction et les efforts réalisés par Bentham pour constituer une théorie des fictions, s'étonne de constater que Stuart Mill ne poursuit pas ces essais et qu’il bat en retraite par rapport aux ambitions de l’auteur de l’Ontology, des Chrestomathia et de la Deontology. Si bien qu’on se trouve en face d’une volonté d’unifier les fallacies et d’un savoir bien construit à leur sujet, sans que jamais ne soit approfondie la question d’un savoir plus général des fictions.

Le désaccord dans les intentions, que nous devrons approfondir, ne doit pas masquer les affinités évidentes d’analyses et les similitudes expressément reconnues par Stuart Mill lui-même sur trois points importants. Le premier permet de nuancer quelque peu le hiatus qui existerait entre la mise en oeuvre d’une théorie des fictions chez Bentham et l’incontestable systématisation des fallacies entreprise par Stuart Mill. En effet, Stuart Mill et Bentham s’entendent sur l’importance des raisonnements apagogiques. La vérité, loin d'être établie directement, résulte souvent de la réfutation du faux. C’est par cette considération que s’ouvre le livre sur les «fallacies» : « Nous ne savons réellement pas ce qu’est une chose, à moins de savoir ce qu’est son contraire » [ SL II, 294] ; et c’est dans un style très pascalien que Stuart Mill rappelle qu’il ne sied pas de déclarer impossible ce qui est inconcevable [SL II, 318]. Le second concerne les noms qui — comme le goût, l’intérêt, la justice, la vertu, etc. — contiennent un cercle vicieux et qui, sous couleur d’une attribution qui détermine l’objet, portent implicitement un jugement de valeur appréciatif ou dépréciatif de l’objet et protège les termes contre toute inspection par une analyse [SL II, 246-7]18. Le troisième, beaucoup plus fondamental encore, place Bentham, sur les questions morales, à égalité avec les naturalistes Linné et Jussieu, du point de vue de la classification [SL II, 292-3]19

. Il faut nous arrêter particulièrement sur ce dernier point qui manifeste quelques larges accords sur la question du langage entre Stuart Mill et Bentham. Examinons les principaux.

La conception du sens des mots est sensiblement la même chez les deux auteurs. Bentham ne sépare pas le sens du mot de celui de la proposition.20

Dans sa terminologie, Stuart Mill dit que le sens réside plutôt dans la connotation que dans la

 

dénotation [SL II, 218]. La dénotation est la désignation d’un objet censé correspondre au mot et elle ouvre grande la porte à toutes les illusions de l’entité fictive. La connotation est le moment de l’attribution, c’est-à-dire celui où les mots entrent en rapport les uns avec les autres ; mais ce moment, qui est celui du sens, plutôt que de la référence, n’est pas facilement perçu comme tel ; et l’on a spontanément l’illusion que le sens est dans un renvoi à quelque objet fictif en dehors du mot, alors qu’il ne peut être que dans un rapport à d’autres mots.

Ainsi le geste qui paraît le plus essentiel du langage et qui est sans doute le plus trompeur est celui de la transcendance, celui de la position d’objets hors de soi quand bien même ce serait le travail inaperçu de la différenciation des mots entre eux de nous le faire croire. En accord avec Bentham, Stuart Mill en tire deux conclusions très importantes : la première est que le langage peut dissimuler l’autorité de celui qui parle ou la sienne propre en feignant de renvoyer directement à des choses, qu’elles soient existantes ou non [SL II, 314] ; peut-être plus proche de Hume que de Bentham, Stuart Mill comprend la transcendance comme une superstition de l’esprit qui veut voir dans les choses la réplique de ce qu’il est lui-même et se trouver en elles un abri idéal [SL II, 310, 312, 315,...]. La deuxième établit une inégalité entre les mots du point de vue de ce pouvoir de transcendance ; le nom posant plus volontiers un être que n’importe quel autre type de mots21, adjectifs, verbes ou adverbes ; ainsi le nom est-il le lieu privilégié de la fiction.22 Mais si nous trouvons dans le pouvoir de transcendance des substantifs l’une des causes majeures des fallacies, il faut ajouter aussitôt que ce pouvoir permet de trouver les mots qui conviennent lorsque le besoin s’en fait sentir.23

Lui-même moins nommeur que Bentham et moins audacieux dans son usage du langage, Stuart Mill n’en justifie pas moins nettement la pratique des néologismes.

La communauté de vues entre les deux auteurs sur le sens du langage peut conduire encore plus loin. Forgeant ou plutôt recréant le mot anglais «import» pour désigner l’histoire des sens d’un terme qui aboutit à son présent meaning, Bentham distinguait nettement le sens immédiat du sens savant dont ni le philosophe ni le logicien ne peuvent se passer. Sans reprendre à son compte aussi fréquemment que Bentham le signifiant import,24et sans lui accorder, quand il l’utilise, le même signifiant, Stuart Mill retient néanmoins entièrement son contenu idéel en condamnant un nominaliste simpliste qui croirait pouvoir délimiter arbitrairement un sens et lui assigner une expression ; et en contestant celui qui ignorerait que les mots eussent un sens historique. Le détail du texte de Stuart Mill met en scène les « clusters of meanings », les grappes de sens, qui s’attachent à chaque mot [SL II, 230]25 et qui font que, au cours du temps, certains sens, qui apparaissaient inessentiels et s'étaient seulement agrégés au sens principal comme des accidents, deviennent essentiels [SL II, 239]26 ; tandis que d’autres, anciennement essentiels, disparaissent sous l’effet d’une accumulation de circonstances accidentelles [SL II, 237-238]. Le penseur doit rester attentif à ces déplacements du centre de gravité des clusters de sens, car on ne connaît pas spontanément le sens des mots et le meaning véritable doit être recherché.27 La langue est un conservatoire d’idées.28 Les sens s’y transmettent et s’y fixent au moins provisoirement ; créant d’ailleurs constamment de nouvelles difficultés, aussi bien pointées par Stuart Mill que par Bentham. Ainsi est-il extrêmement difficile et périlleux de décrire le système politique ou économique d’un pays dans une langue qui n’est pas celle de ce pays : le jeu projectif de la transcendance empêche alors toute compréhension de celui qui tient ou écoute un tel discours.29

On conçoit aussi qu’il n’est pas impossible de tirer idéologiquement parti de ces difficultés, pourvu qu’on ne se contente pas de les subir.

On pourrait multiplier les points d’accord entre Stuart Mill et Bentham sur la question du langage et même noter de belles avancées de Stuart Mill par rapport à Bentham. C’est ainsi que, accomplissant mieux que Bentham lui-même l’idée selon laquelle le sens de la proposition est premier par rapport au sens des mots, Stuart Mill construit sa théorie des fallacies plutôt sur la proposition que sur le nom, alors que Bentham, de façon moins cohérente, avait fait le choix inverse. S’il y a conservation du système benthamien d’entités chez Stuart Mill, ce sont les propositions qu’il faut différencier en verbales et en réelles, et les inférences qu’il faut distinguer en réelles et en apparentes.30

Avant d’indiquer le désaccord le plus profond, qui compromet ces ententes fortes en apparence ou qui, du moins, les désaxe, et avant d’expliquer pourquoi il n’y a pas eu reprise généralisée d’une théorie des fictions chez Stuart Mill, il faut souligner une harmonie, plus ou moins verbale, sur trois autres thèmes : les probabilités ; la dynamique ; la temporalité du travail théorique.

Cette harmonie, sur laquelle Stuart Mill n’insiste nullement, est particu-lièrement frappante sur le premier thème, car, plus rigoureusement que Bentham, qui use des probabilités plutôt qu’il ne les thématise, l’auteur du Système de logique mène une réflexion sur des travaux qu’il attribue à Laplace et qui sont en réalité ceux de Bayes. Sa conception est délibérément « subjectiviste », en ce qu’il n’accorde à la probabilité aucune portée ontologique31 mais qu’il la définit comme le nom qui exprime le degré de la raison que nous ou quelqu’un d’autre pouvons avoir d’espérer la production future ou passée d’un événement32 [SL II, 60].33 A. Comte verra, dans cette conception des probabilités qui engage une façon de comprendre les sciences, son point de désaccord majeur avec les premiers livres du Système de logique.34 S’il voit, dans la probabilité, une sorte de fiction, s’il porte une plus grande clarté dans les distinctions devenues ordinaires des probabilités (subjectives ou objectives ; des chances ou des causes ; conditionnelles ou non)35

, Stuart Mill ne s’autorise pourtant pas à développer une théorie des fictions avec la même audace que Bentham.

On est, de même, étonné de voir que la dynamique, qu’il prétend placer au fondement de sa logique,36 se réduit finalement à quelques remarques assez fuyantes,37 parfois à quelques analyses38

qu’il ne regroupe guère en une véritable théorie, alors même que Bentham avait forgé l’expression de dynamique psychologique et montré qu’une telle dynamique accompagne nécessairement une théorie des fictions.

Reste que Bentham et Stuart Mill s’accordent sur l’impossibilité, pour le penseur, de dépasser son temps, l’un en concevant son Livre des fallacies comme une mise en forme de la politique qu’il a sous les yeux et à laquelle il participe ; l’autre en reconnaissant auprès d’A. Comte que la logique dont il sépare les formes des contenus politiques, économiques et sociaux,39 n’occupe sur ce fondement aucune position qui lui permette de transcender son temps ou sa localité40

.


III. Le nouvel axe donné aux fallacies par Stuart Mill et qui imprime aux analyses une tournure très différente en dépit des points de rapprochement que l’on pourrait multiplier tient dans la conception de l’induction déployée dans le Système de logique. Si Stuart Mill entend par induction ce que l’on comprend par là communément, c’est-à-dire « le moyen de découvrir et de prouver des propositions générales » [SL I, 319], il n’en distingue pas moins l’induction de la simple « colligation » de faits singuliers [SL I, 331]. L’induction qui intéresse Stuart Mill n’est pas la juxtaposition de singularités même semblables, mais la raison qui permet de les soumettre à des attributions semblables. Il y a, dans l’induction, une ambition de systématicité, laquelle est considérée par l’auteur du Système de logique comme un problème qu’il situe exactement au point où l’avait découvert Hume : car il suffit parfois d’un exemple pour être assuré d’une généralité,41 alors que, dans d’autres cas, des myriades d’exemples concordants, pourtant sans aucune exception connue ou présumée, nous laissent parfois hésitants sur la valeur d’une généralité [SL I, 355].42

On assiste, dans le Ve Livre du Système de logique, à une réinterprétation logique des aspects les plus linguistiques de la conception benthamienne des fictions. Cette distinction de la dénotation et de la connotation, qui regroupe un certain nombre de distinctions entre l’entité réelle, susceptible de dénotation, et l’entité fictive, qui ne paraît dénoter que parce qu’elle est en rapport de connotation avec d’autres entités, est comprise logiquement par Stuart Mill comme l’opposition entre le point de vue du dénombrement ou de l’extension et celui de la compréhension.43

C’est très exactement ce schéma logique de l’induction qui permet à Stuart Mill de classer les «fallacies». De toutes les façons que Bentham avait envisagé le devenir des mots en «fallacies», Stuart Mill retient fondamentalement, en logicien plutôt qu’en linguiste, deux tendances inverses qui travaillent le langage : celle de l’individualisation et la « counter-operation » de la généralisation44 ; alors même que l’auteur du Système de logique avait su détecter, dans ses analyses précédentes, le jeu, tout aussi fondamental et qui aurait pu être également opératoire, de l’oubli et du souvenir du sens45. Sans doute temporalise-t-il la tension de l’individualisation et de la généralisation, en entrant dans le détail du jeu de la dynamique du sens, parfois de manière assez drôle comme dans l’exemple qu’il prétend tenir de Voltaire46 ; il montre bien là le travail de l’intérêt ou du désir qui cherche à se dissimuler et qui ne trouve, au bout du compte, en croyant y parvenir, que le contraire de ce qu’il veut. Mais l’exclusivité de ce point de vue dans le classement et l’unilatéralité de la théorie des fallacies qu’il entreprend lui font perdre de multiples dimensions de la description benthamienne. Stuart Mill ne parvient à classer rigoureusement les fallacies qu’en simplifiant abusivement leur phénomène ; Bentham ne faisait qu’un catalogue — comme Stuart Mill le reconnaît volontiers quand il cesse de voir dans le Manuel de sophismes l'œuvre d’un nouveau Linné —47

mais il avait le mérite de rester fidèle à la complication du phénomène.

 

Bentham ne dissocie pas la fallacy de l’intérêt pratique qui s’y dissimule ou s’y manifeste. Stuart Mill les dissocie et il pense volontiers que la fallacy ne peut agir qu’en raison de sa fausseté logique qu’il convient d’isoler. C’est donc à un traité des faux raisonnements inductifs qu’il nous convie et la traduction de fallacy par sophisme n’a paradoxalement jamais été aussi juste que dans la version française que Peisse donne du Livre V du Système de logique. Toutefois la généralité ainsi obtenue détruit la spécificité de la fallacy benthamienne.

Issue du terrain juridico-politique, la fallacy benthamienne peut bien donner lieu à des généralités, mais sans sortir de ce terrain qu’elle permet d’arpenter et d’explorer. La fallacy stuart-millienne est sans doute, étant donnée la fréquence des exemples puisés dans le droit, la politique et l'économie, d’une part, et la référence parfaitement informée à Bentham, d’autre part, issue du même terrain, mais elle s'élève si haut au-dessus de lui qu’elle le transforme en un simple domaine d’application parmi d’autres et qu’il n’y a pas vraiment lieu de privilégier. D’ailleurs la force de Stuart Mill est bien là : il occupe un poste stratégique d’où il peut contester, avec une énergie et une puissance redoutables les axiomes et postulats des métaphysiciens, que l’on prend si volontiers et si imprudemment pour les grands apôtres de la rationalité occidentale : les premiers principes de Platon, d’Aristote, des Stoïciens48, de Descartes [SL II, 340, 391], de Malebranche [SL II, 339], de Spinoza, de Leibniz [SL II, 339], de Coleridge même — dont Stuart Mill se montre pourtant si admiratif — sont passés au crible avec un triomphe critique tel qu’il ne laisse plus guère au lecteur la possibilité ni l’envie de se situer dans le camp de la métaphysique et de l’ontologie.49 Il se trouve même souvent en position si forte qu’il peut tourner un auteur, déjà passablement critique, contre lui-même.50 C’est ainsi que Hume, si critique à l’encontre de l’argument par analogie sur le terrain religieux et si subtil lorsqu’il s’agit de raisonner sur la proportion et la disproportion des causes et des effets sur ce même terrain théologique,51

se voit reprocher à juste titre par Stuart Mill d’envisager la relation de l’idée à l’impression à la façon d’une copie, comme si l’auteur du Traité de la nature humaine admettait toujours implicitement qu’il devait y avoir similitude entre la cause et l’effet [SL II, 336-7] et ratait ainsi l’essentielle dimension de représentation qui existe entre l’idée et l’impression pour laquelle elle vaut.

Mais les sophismes a priori des fondements de toute métaphysique passée, présente et future — car Stuart Mill ne laisse aucun espoir à la métaphysique et s’en veut l’adversaire résolu, même s’il écrit à A. Comte qu’il ne peut avouer en Angleterre la fin de la métaphysique aussi crument qu’il est possible à son correspondant de la clamer en France52

— ne sont qu’une partie des sophismes. A côté de ces sophismes a priori, qui sont des « sophismes de simple inspection », il existe quatre autres classes distinctes de sophismes d’inférence. La première regroupe les sophismes dont la preuve n’est pas distinctement conçue et qui méritent le nom — que lui avait attribué Bentham — de «sophismes de la confusion». Les suivantes, plus délaissées par Bentham mais longuement traitées par Stuart Mill, sont les classes des inférences fallacieuses dont la preuve est distinctement conçue ; il s’agit, pour les uns, des sophismes inductifs, qui constituent, d’une part, la classe des sophismes d’observation, d’autre part, de ceux qui constituent la classe des sophismes de généralisation ; pour les autres, des sophismes déductifs, encore appelés sophismes de raisonnement.

 

Tous les lieux du raisonnement inductif où peut s’immiscer l’erreur sont inspectés ; ce qui permet à Stuart Mill de penser à des sortes de fallacies que Bentham n’avait pas prises en compte, et par exemple de faire une place aux multiples arguments humiens à l’encontre de l’analogie. Mais si Stuart Mill est, sur bien des points, plus complet que Bentham, il n’en demeure pas moins que c’est par un dogmatisme logique qu’il donne l’illusion de cette clarté.

Si Bentham séjourne dans le domaine politique ou juridique et ne s’en écarte que très rarement dans le Handbook of political fallacies, c’est parce qu’il ne présuppose pas que l’on puisse donner à l’analyse d’une notion une portée directement ontologique, comme si les constituants étaient réellement séparables de leurs formes, alors qu’ils sont pris dans une intrication telle que l’on détruirait une notion en voulant la décomposer selon la forme et la matière. Telle est la notion d’autorité, par exemple, dont curieusement Stuart Mill diffère l’analyse dans son Système de logique [SL II, 246]. Ce sont des contenus de notions qui permettent de déterminer des sophismes chez Bentham ; outre les sophismes de l’autorité, on trouve les sophismes du danger, ceux du retard, de l’ordre, de la balance du pouvoir, etc. De même pour les raisonnements : il n’est pas si évident que l’on puisse séparer leur forme de leur contenu empirique, comme l’imaginent les philosophes critiques à la manière de Kant. Les produits des inductions, c’est-à-dire les jugements généraux, ne sont peut-être pas aussi facilement détachables que voudraient le laisser penser ceux qui croient aux essences53 et que Stuart Mill fustige souvent sous l’expression de philosophes allemands. Seulement tout se passe comme si la fascination de Stuart Mill pour ces philosophes allemands était telle que, en dépit de son appartenance avouée au camp des empiristes, l’auteur du Système de logique croyait toujours possible de détacher les propositions les plus générales et de les faire jouer sur le terrain de l’expérience comme des formes qui modèlent leur contenu.54 John Skorupski a bien repéré que Stuart Mill poursuit, sur le terrain des « sciences morales », un idéal déductif.55 Du moins sa pratique de logicien est-elle celle-là ; car, quand il prend conscience en philosophe de la valeur d’une généralité, il est sans doute plus proche de Bentham que sa pratique et ses critiques à l’encontre du Handbook56

le laissent présager.

 

La généralité est tenue pour aussi fictive par le philosophe Stuart Mill que par Bentham et elle ne se gagne qu’en combinant des fictions un peu à la façon dont Bentham construisit sa propre théorie des fictions. La séparation du formel et du matériel n’est pas donnée ; et elle s’effectue par un travail des propositions sur elles-mêmes et entre elles. Ce n’est que par une sorte d’illusion que l’on imagine la forme détachée de ses contenus ; et l’on pourrait se demander pourquoi Stuart Mill n’a pas tenu ce détachement pour la fiction suprême.

Si Stuart Mill ordonne mieux que Bentham les «fallacies», quand bien même il en laisse échapper un très grand nombre, en ne retenant que celles qu’il a pu faire passer au lit de Procuste de l’induction, il tombe néanmoins, sans aucun avantage de ce point de vue, sur la même difficulté que lui, seulement un peu décalée : si, dans le système benthamien, c'était par des fictions qu’il fallait juger ce qui était tenu pour fictif, c’est aussi par des inductions qu’il faut juger les inductions dans le système de Stuart Mill, de l’aveu même très loyal de l’auteur ; la plus fondamentale d’entre elles étant celle qui permet d’inférer un cours régulier des phénomènes.57

 

Il y a, entre les inductions, de même qu’entre les fictions, une interdépendance qui permettrait d’en distinguer de divers ordres [SL I, 362].


Le déplacement par rapport à Bentham ne relève pas seulement de la perspective logique adoptée par Stuart Mill ; il tient aussi à la conception différente que les deux penseurs se font du rapport du langage et des actes mentaux. Même si l’on trouve quelques variantes sur le chapitre dans sa théorie des fictions, Bentham — comme Berkeley par exemple — pense que tous nos actes mentaux sont structurés par le langage, la perception n’y faisant pas exception. Ce n’est pas du tout le point de vue de Stuart Mill qui, en dépit du formalisme que nous lui avons reconnu, ne laisse nullement penser que ces formes sont exclusivement langagières.58 Sans doute admet-il que des raisonnements pénètrent au cœur de nos perceptions ; mais précisément il voit la marque de l’instruction et de la culture dans la possibilité de séparer le voir de tout acte linguistique, et celle de l’inculture dans « l’incapacité de distinguer les perceptions des inférences qui en dérivent » [SL II, 354].59 Comme si la culture ne substituait pas de schèmes linguistiques à d’autres, mais permettait, au moins localement, et tout particulièrement en peinture,60

de nous en dépouiller. Et ce n’est pas là seulement le propre de la sensation et de la perception de pouvoir se séparer de l’appareil linguistique ; nos autres pensées le peuvent aussi et c’est peut-être en songeant à Bentham que Stuart Mill conteste que le langage soit l’instrument de la pensée [SL II, 210] ; concédant qu’il en est tout au plus un instrument.

Ainsi, quoiqu’il ait tenu la causalité pour une façon de dire61 et qu’il l’ait considérée, contre A. Comte, comme essentielle à l’induction62, Stuart Mill n’hésite pas à affirmer, à la limite d’une contradiction que Bentham tranchera exactement à l’opposé de lui, que l’induction n’est pas seulement, premièrement et nécessairement verbale63. On peut former des inductions sans dire un mot et, de la même façon, commettre des erreurs, lesquelles d’ailleurs pourraient être détectées si seulement on avait pris soin de les énoncer64

.

De manière générale, quand bien même il arrive à Stuart Mill de comparer la pensée à une sorte d’algèbre, puisqu’un appel à la fois d’idées et de signes peut être suscité à la façon dont on résout une équation et dont on attribue une valeur aux inconnues65, il nous dit conjointement qu’il ne faut pas exagérer l’importance des signes66 ; que la pensée n’est pas une algèbre, quand bien même elle s’en servirait volontiers. Nous sommes aux antipodes des positions de Bentham, qui voyait le mouvement de la pensée, tout particulièrement en mathématiques, comme un mouvement d’algébrisation progressive, la géométrie étant plutôt un fantasme de transcendance de l’algèbre.67

Par cette régression du symbolique, Stuart Mill revient donc à des positions proches de celles de Hume qui n’admettait pas que les langues trament les processus mentaux et expliquait plutôt les langues par l’association des idées censée être plus profonde qu’elles68. Ainsi Stuart Mill convient-il avec Bentham que la guerre des mots est importante69 et il ajoute que ce serait une erreur de croire que la corruption de la langue soit sans importance sur les affaires humaines,70 mais, s’il vaut mieux laisser le langage ordinaire livré à lui-même plutôt que d’intervenir sur lui, du moins pose-t-il que le langage scientifique peut échapper à cette corruption et passer parfaitement sous le contrôle des savants.71 Bentham n’avait pas cet optimisme et il montrait que les scientifiques s’exprimaient dans des langages soumis, comme les autres langages, à des enjeux de pouvoir, sous couleur d'être au service de la seule vérité.72

Enfin, comme nous le laissions prévoir, l’une des recherches qui faisaient l’intérêt de la philosophie de Bentham est prise comme résultat [SL II, 299] sans jouer, sauf à de rares exceptions près toutefois,73

un rôle actif dans la philosophie de Stuart Mill : nous voulons parler du lien entre le langage et les affects que l’auteur de la Deontology analysait dans le cadre d’une « pathologie mentale ». Stuart Mill est porté à considérer, par son optique logicienne, que, « si la sophistiquerie de l’esprit était rendue impossible, celle des sentiments, n’ayant plus d’instrument pour agir, serait réduite à l’impuissance » [SL II, 299]. On ne saurait prétendre mieux dissocier ce qui concerne « l’esprit » de ce qui concerne le « sentiment ».

Ainsi, il apparaît clairement que le projet de construction d’une théorie des fictions, sinon l’utilisation de la notion de fiction, est à peu près abandonné pour des raisons qui tiennent aux conceptions logiques de Stuart Mill. L’induction a annexé l’essentiel des recherches de l’auteur ; elle a réorienté et sélectionné les emprunts à Bentham, réalisant peut-être plus de perte que de gain. Le gain paraît essentiellement dans la redoutable machine de guerre lancée contre la métaphysique, qu’on en use sur le terrain philosophique ou scientifique; dans la systématisation de thèmes humiens. La perte tient dans l'érosion de toutes les avancées benthamiennes et des trouvailles conceptuelles qu’il avait esquissées (comme la notion d’import). La théorie des fallacies proposée par Stuart Mill n’est pas une théorie des fictions ; et la notion de fallacy déborde quantitativement, qualitativement, modalement, les bornes que Stuart Mill lui avait assignées, en prétendant ne s’en tenir qu'à ce qui était utile.74

Curieusement, la philosophie des fictions est restée en friches, tandis que l’induction permettait, au moins en apparence, une organisation supérieure des fallacies.


 

IV. Si l’axe de l’induction choisi par Stuart Mill pour ordonner les fallacies ne paraît pas très convaincant, en revanche, un certain nombre d’analyses semblent de la plus haute importance pour donner un nouveau centre de gravité à la théorie forgée par Bentham, à commencer par celle de l'équilibre entre les deux mouvements qui traversent chaque mot.

Lorsque Bentham voulait apporter une illustration de sa théorie des fictions, il donnait invariablement l’exemple du mouvement ; l’expérience du mobile qui se meut constituant l’entité réelle et la description des divers degrés de complication du mouvement figurant les divers degrés des ordres de fictions. Sans doute le mouvement est-il relatif et un mouvement simple peut-il apparaître complexe d’un autre point de vue, tout comme le jeu des entités peut s’inverser. Mais ce qu’il faudrait parvenir à exprimer, c’est le jeu de mouvements inverses qui traverse toute entité : le mouvement critique et le mouvement de réhabilitation, le mouvement de l’oubli des origines et celui du souvenir, la généralisation et la spécialisation. Ces notions de double mouvement, d’oscillation ou de moment expriment sans doute mieux l’essence de la fiction que l’exemple du mouvement. On trouve d’ailleurs, chez Stuart Mill, un texte superbe et — si l’on ose dire — très « benthamien » sur la notion de moment.75

Le deuxième point sur lequel la remarque de Stuart Mill permettait de rectifier les imprudences de la conception benthamienne, c’est celui d’une plus grande exigence de rigueur étymologique.76

L’import, censé garantir le meaning, reposait souvent chez Bentham sur une étymologie fantaisiste, laquelle, à son tour, permettait de réenclencher de nouveaux sophismes dénoncés par Stuart Mill.

 

On pourrait multiplier les points de détail qui permettraient de faire jouer les deux doctrines l’une par rapport à l’autre et qui permettraient même de rectifier la doctrine des fictions dans l'état où l’a laissée Bentham. Nous nous proposons désormais d’esquisser les réponses aux questions ouvertes par la volonté de Stuart Mill de réaxer la doctrine. La première question est de savoir ce qui donne le droit à Stuart Mill, qui a si vivement attaqué la métaphysique et l’ontologie, de récuser le matérialisme ; est-il une métaphysique comme les autres ou est-il une philosophie qui défie toute métaphysique ? La seconde est de savoir par quoi l’utilitarisme auquel Stuart Mill revient, après son détour par la logique et ce que nous avons appelé son « formalisme », se différencie de l’utilitarisme benthamien. Quelle importance y avait-il de classer les fallacies pour l’utilitarisme ? Enfin, le problème est de savoir si la théorie benthamienne des fictions, en dépit de toutes ses imperfections, ne représente pas un meilleur fondement pour les sciences humaines que la théorie de l’induction présentée par Stuart Mill, qui s’obstinait à parler dans un vocabulaire humien, de science de la nature humaine.


 

V. Sur le premier point du matérialisme, on peut opposer l’attitude de Stuart Mill à celle de Bentham. La théorie benthamienne des fictions disposait au matérialisme, car les représentations apparaissaient comme des fictions produites par un jeu de forces psychiques. Il est vrai que ces forces psychiques pouvaient elles-mêmes être des reconstructions à partir de ce que l’on éprouvait comme sensations, impressions, souvenirs, images, idées. Nous avons repéré, dans le même sens, que la dynamique intéressait vivement Stuart Mill dans le traitement auquel il soumettait nos représentations, affects, intérêts. Plus nettement encore que Bentham peut-être, Stuart Mill en était venu à contrecarrer les arguments de ceux qui avancent que la matière ne peut pas penser. Ainsi trouve-t-il « étrange » qu’ « on puisse se fier à l'évidence a priori de cette proposition » ; et il pointe la raison fallacieuse qui a poussé des générations de penseurs à la croire : « La matière ne peut pas penser ; pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas concevoir que la pensée soit attachée à un arrangement de particules matérielles » [SL II, 318]. S’il n’y a pas de bon argument pour dire que la matière ne peut pas penser, n’est-on pas autorisé à croire que la matière peut penser ?

 

Or Stuart Mill s’insurge contre cette idée en s’en prenant à Darwin, qui aurait confondu pensée et condition de pensée. Une configuration physiologique qui permet la pensée n’est pas la pensée même. « Darwin, au commencement de sa Zoonomia

 

, nous dit Stuart Mill, parle ainsi: « Le mot idée a diverses significations chez les métaphysiciens. Il ne s’applique ici qu'à ces notions des choses extérieures dont la connaissance nous est donnée originellement par les organes des sens » (jusque-là, commente Stuart Mill, la proposition, quoique vague, est acceptable) « et je les définis comme une contraction, un mouvement, ou une configuration des fibres qui constituent l’organe immédiat des sens ». Les notions une configuration des fibres ! Quel logicien que le philosophe qui pense définir le phénomène en l’identifiant avec la condition dont il est supposé dépendre ! D’après cela, il dit un peu plus loin, non pas que nos idées proviennent ou naissent à la suite de certains phénomènes organiques, mais « qu’elles sont des mouvements des organes des sens » et cette confusion règne d’un bout à l’autre dans les quatre volumes de la Zoonomia. Le lecteur ne sait jamais si l’auteur parle de l’effet ou de sa cause, de l’idée, état mental, ou de l'état des nerfs et du cerveau que, selon lui, l’idée présuppose » [SL II, 338]. Les opinions de Darwin rentrent alors sous le préjugé général et fallacieux « que les conditions d’un phénomène doivent ressembler au phénomène lui-même », voire, ce qui est « une absurdité encore plus palpable », que les conditions de la chose sont identiques à la chose même.

 

Dès lors, Stuart Mill tend à poser l’esprit et le corps, sinon comme deux substances, du moins comme deux entités qui subsisteront « toujours » comme base de classification [SL II, 433-4]. Cet entêtement est étonnant de la part d’un penseur qui connaît les ambiguïtés du mot « toujours » et qui a appris à les dénoncer [SL II, 396]. Et l’on ne voit pas en quoi réside la suprématie de ce dualisme sur le matérialisme, en dépit de son apparente prudence. Stuart Mill croit savoir que les pensées, les émotions, les volitions et les sensations sont des états d’esprit, et, à la façon cartésienne, il redresse l’usage qui fait parler des sensations comme si elles étaient des états du corps et non de l’esprit [SL II, 433]. Dans le chapitre sur « les lois de l’esprit », l’heure n’est plus à critiquer ceux qui refusent que la matière puisse penser. Nous pourrions croire Stuart Mill de bonne foi dans son anti-matérialisme et le comprendre comme classificatoire et de portée seulement verbale. Mais alors pourquoi récuser avec une telle vivacité que le langage structure les actes mentaux ? Pourquoi accepter là, pour faire pièce au matérialisme, ce qu’on refuse par ailleurs ?

Sur le deuxième point de l’utilitarisme, la façon dont Stuart Mill pose le problème logique est déterminante. En effet, si l’utilitarisme de Stuart Mill conserve les formules essentielles de l’utilitarisme benthamien, s’il reste un eudémonisme et même un hédonisme, on trouve toutefois chez Stuart Mill l’idée que des bonheurs ou des plaisirs valent intrinsèquement mieux que d’autres.77

Stuart Mill ne répugne pas à se mettre sous l’autorité de Socrate que Platon avait, dans le Philèbe, laissé soutenir sans grand succès contre Protarque, que des plaisirs pouvaient être plus vrais que d’autres. Il défend même, à l’opposé de Bentham, la thèse selon laquelle « la vertu n’est pas seulement une chose à désirer, mais qu’elle est désirable par elle-même, de façon désintéressée » [L’Utilitarisme 105].

Bentham ne distinguait pas des plaisirs qui étaient intrinsèquement meilleurs que d’autres,78 mais seulement des plaisirs socialement plus acceptables que d’autres. Sans doute certains d’entre eux pouvaient-ils être dits désintéressés, mais cela ne signifiait nullement qu’ils l'étaient.79 Une complication d’intérêts peut très bien produire l’effet d’un désintéressement. La figure du désintéressement procure et suscite même plus d’intérêt qu’une figure où l’intérêt transparaît plus directement. Lorsque Bentham soutient qu’il n’y a pas d’actes désintéressés,80 il entend se situer au niveau d’une pathologie dynamique81 qui explique comment l’intérêt peut se rendre méconnaissable, qu’il doit le faire, qu’il a intérêt à le faire. D’ailleurs, tout en posant que tous les actes, même ceux qu’on dit désintéressés, sont le produit de l’intérêt, Bentham ne conteste pas le mérite qu’il y a à s’y livrer.82

 

La maladresse qui consiste à dire qu’il existe des actes désintéressés et des valeurs qui ne sont pas la simple expression de l’intérêt tient à ce qu’elle fait obstacle à une recherche suffisante concernant la génèse des valeurs. On ne nie pas la conscience sous prétexte qu’on reconnaît que l’inconscient la constitue ; on ne nie pas davantage le désintéressement sous prétexte que l’intérêt le constitue. Nous retrouvons ici sur un autre plan les difficultés que nous avons pointées dans le Système de logique. Stuart Mill sépare les généralités et fait jouer à des inductions supérieures le rôle de principes. Or il s’en donne le droit tout à fait imprudemment et, de même qu’il ne restait rien d’une théorie des fictions qui aurait dû être la sienne, il ne reste rien non plus de l’utilitarisme qu’il préconise lorsqu’il le solidarise avec une philosophie des valeurs qui n’a plus grand chose à envier au platonisme ou aux essentialités allemandes, contre lesquelles, sur ce point au moins, il ne s’inscrit plus

 

que verbalement.

Enfin si Stuart Mill renoue nettement avec un naturalisme de style humien dont Bentham avait appris à se passer. Il parle volontiers de science de la nature humaine [SL II, 427-433, 437]. Or Bentham attaque la notion de « nature » comme une fiction, et même comme une fallacy puisqu’il ne lui ouvre guère de voie pour une réhabilitation. La « nature » est une inférence inutile. Elle est au contraire liée, chez Stuart Mill, comme chez Condorcet,83 à la prévision ou à la prédiction qui, avec la description et l’explication, lui paraît une composante indispensable de l’activité scientifique. Sans doute Stuart Mill croit-il que la possibilité, pour l’homme, de se représenter son existence et d’agir en fonction de ces représentations perturbe la prévision ; mais il n’envisage pas qu’il puisse nÕtre pas nécessaire aux sciences de l’homme d’en passer par la prévision. Stuart Mill semble contradictoirement s’accrocher à une idée qu’il a pourtant réduite sans résidu, celle de la possibilité de prévoir. Il paraît justifier a contrario les positions de Bentham, car il se pourrait que la notion de fiction fournît des méthodes plus fines pour donner forme aux sciences de l’homme. Parler de nature implique que l’on recherche un discours qui ait immédiatement une portée ontologique ; or le jeu des signes, mathématiques, dynamiques, ou autres, que l’on met en œuvre pour expliquer les comportements, affects, perceptions, n’est vraiment actif et ne prend tout son relief que lorsqu’il est absolument délivré de toute traduction ontologique immédiate. Alors que Stuart Mill s’attache à distinguer entre le mode de combinaisons chimiques de certaines idées ou perceptions et le mode mécanique de certaines autres, peut-être aurait-il eu avantage à montrer, comme Hume ou Bentham, qu’il s’agissait là de constructions fictives et langagières, plutôt que de s’aventurer dans des distinctions également verbales, mais estimées d’une portée ontologique qui paraissait avoir été récusée, en général, à l’avance [SL II, 309], entre produire et consister [SL II, 438]. Peut-être le but ultime d’une philosophie des sciences humaines est-il de produire un savoir ontologique ; mais, pour le moment du moins, ceux qui ont parlé de prévision n’ont guère réalisé mieux que de grossières projections dans l’avenir à partir de schémas simplifiés. Si l’on peut admettre avec Stuart Mill que l’explication des états psychologiques par la physiologie est prématurée et encore loin d’honorer ses promesses [SL II, 442], si l’on peut accepter le sévère traitement que cet auteur fait subir, de ce point de vue, aux positions d’A. Comte [SL II, 445], on peut toutefois douter de la valeur des concessions qu’il fait à une ontologie, par ailleurs tellement décriée.

Le Système de logique ne vaut décidément, sous l’angle où nous l’avons envisagé, que par quelques analyses de détail, qui, au bout du compte, servent mieux la cause des fictions que celle de l’induction. Un grand nombre d’analyses qu’avait déjà effectuées Bentham sont rejointes et formellement réunies : on retrouve les attaques contre l'église [SL II, 390], contre la prétendue égalité des fautes chère aux Stoïciens, contre l’ambiguïté du mot droit [SL II, 396-7], contre les conservateurs qui s’opposent à toute innovation, en particulier en matière électorale [SL II, 389], et qui s’en prennent aux faiseurs de projets [SL II, 386-7], contre le contrat social ou la promesse fallacieusement prise comme fondement du corps politique [SL II, 408-9]. Peut-être la critique de la métaphore du « corps politique » est-elle mieux faite par la méthode de l’induction, qui permet de gagner en généralité par transplantation des concepts d’un domaine dans un autre, mais qui rend aussi méfiant sur les généralisations hâtives et ne les encourage pas fatalement. Les seuls points où Stuart Mill paraît innover quelque peu dans son usage de la logique pour enquêter dans le domaine politique tiennent dans sa critique du mercantilisme [SL II, 382-3]84 et dans une réfutation de ceux qui mettent en question l’existence de grands hommes dans l’histoire [SL II, 398].85

Et, même dans ces deux cas, on pourrait se demander si ces critiques n’auraient pas pu se faire sans sa logique, dans la mesure où, d’une part, la discussion de ces deux points ne peut s’exercer sans inclure le temps, que le temps ne fait l’objet que de rares remarques dans la logique de Stuart Mill ; et où, d’autre part, le mercantilisme repose davantage sur une erreur économique concernant l’argent que sur un sophisme logique.


 

Conclusions


Nous pouvons tirer principalement deux conclusions de ces réflexions sur les fallacies. La première est que, en dépit de l’apparent gain de clarté et d’organisation que l’utilitarisme paraît recevoir de Stuart Mill, il nous apparaît qu’il a beaucoup perdu et que, sur des points centraux, parfaitement établis par Bentham, il s’est dévoyé. La théorie des fictions représentait de meilleures chances pour fonder les sciences humaines ; et il n'était guère adroit de réintroduire, auprès des valeurs eudémoniques et hédoniques, les valeurs (de vérité, de justice, de bien moral...) dont il s’agissait précisément d'établir la genèse par l’utilitarisme. Si utile soit-elle, la perspective logique, dont Stuart Mill disait lui-même qu’il ne fallait pas exagérer la portée « pour guider et redresser les opérations de l’entendement »86

a sans doute contribué à ce dévoiement.

 

Mais il faudrait aussi se demander, en second lieu, si ces grands désaccords qui déchirent l’utilitarisme ne tiennent pas à l’inévitable ambiguïté de la fiction elle-même, qui ne présente pas, selon des critères bien nets, le point où elle doit se retourner d’une fonction critique en fonction positive. La question de la nature le montre exemplairement puisque Bentham la traite comme une fallacy sans rémission ni rédemption tandis que Stuart Mill, qui, pourtant n’ignore pas qu’elle est « le grand instrument de la pétition de principe » [SL II, 398] et désamorce un certain nombre de pièges liés à l’argument du « contre-nature » [SL II, 408], finit par lui donner un sens positif.


Pour terminer, on pourrait s’interroger sur l'étrange jeu auquel se livre Stuart Mill. Il connaît parfaitement et dans son détail le travail de Bentham, comme le prouve très bien le texte qu’il a écrit sur Bentham et Coleridge. Tout se passe comme s’il généralisait suffisamment les catégories benthamiennes pour les rendre exsangues et impuissantes. Stuart Mill prend Bentham à son propre piège. À un degré de généralité, les dénonciations de Bentham sont efficaces ; à un degré supérieur elles ne le sont plus. Le Ve livre sur les «fallacies» tourne les procédés du Handbook contre eux-mêmes. Lorsque Geoffrey Scarre défend maladroitement Stuart Mill87 contre l’accusation d’avoir, sous couleur d'écrire une logique, fait de la politique, au sens où il se serait livré clandestinement à des manœuvres subversives, nous avouons notre scepticisme à l’encontre d’une prétendue pureté des intentions logiques et nous avons donné quelques preuves de cette mise en doute. D’ailleurs n’est-il pas une façon de généraliser les formes logiques issues du terrain politique, qui leur fait perdre toute acuité et la redoutable force polémique et négative qui effrayait Stuart Mill chez Bentham ?88

L’influence du romantisme conservateur de Coleridge sur Stuart Mill est considérable et peut bien prendre la forme d’une généralisation logique des propositions de Bentham. Ce n’est d’ailleurs pas la seule façon dont l’influence romantique a dévoyé, chez Stuart Mill, le projet benthamien et a même empêché, sur certains points, sa simple compréhension.

 

 

1. On connaît la fameuse note du chapitre II du texte de L’Utilitarisme dans laquelle Stuart Mill déclare : « L’auteur de cet essai a des raisons de penser qu’il fut le premier à mettre en circulation le mot « utilitariste» [utilitarian]. Ce n’est pas lui qui le créa, il l’emprunta à un passage des Annals of the Parish de Mr Galt. Après avoir employé ce mot pendant plusieurs années pour se désigner eux-mêmes, lui et d’autres l’abandonnèrent, répugnant de plus en plus à tout ce qui ressemblait à un signe ou à un mot de passe distinctifs d’une secte » (Paris : Flammarion, Paris, 1968), 48-49.

2. Dans la Deontology, Bentham désigne à tort Priestley comme étant l’auteur de ce principe [voir Article on utilitarianism, short version, in : Deontology, ed. A Goldworth (Oxford : Clarendon Press, 1983), 324 ; long version 291]. Il ne lui acorde toutefois qu’un mérite très verbal. Le principe d’utilité (« le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ») formulé expressément en 1768 par Priestley dans son essai Sur les premiers principes du gouvernement et sur la nature de la liberté politique, civile et religieuse, l’avait été bien avant par Hutcheson, puisque l’ Inquiry into the original of our duties and virtue[2e traité, sec. III, in Collected Works of Francis Hutcheson, éd. préparée par B. Fabian (Hildesheim : Olms, 1971), vol. II, 155] date de 1725. On trouve aussi la formulation du principe d’utilité dans le Traité des délits et des peines de Beccaria, dont la première traduction anglaise paraît en 1767.

3. Composé entre 1854 et 1860, paru dans le Fraser’s Magazine en 1861, puis en un volume en 1863.

4. Système de logique (Bruxelles : Mardaga, 1988). Cette édition est un facsimilé de la traduction que Louis Peisse effectua à partir de la sixième édition anglaise de A System of Logic (Paris : Ladrange,1866). Nous adopterons pour désigner cet ouvrage, qui sera beaucoup cité, le sigle SL suivi du numéro du volume et de celui de la page. L'audition anglaise de référence est constituée par les deux volumes de A System of Logic Ratiocinative and Inductive, Being a View of the Principles of Evidence and Methods of Scientific Investigation (Londres : Routledge & Kegan Paul), vol. I (Books I-III) : 1973 ; vol. II (Books IV-VI & appendices) : 1974).

5. Mill à Comte, 11 juillet 1842 : « En y réfléchissant, je trouve que la tournure quasi-métaphysique des premiers chapitres est peut-être mieux faite pour attirer les penseurs les plus avancés de mon pays, en me mettant en contact direct avec les questions qui les occupent déjà, et en rattachant mes idées logiques aux traditions de l'école de Hobbes et de Locke, école, comme vous savez beaucoup plus près de la positivité que lÕcole allemande qui règne aujourd’hui, et maintenant foulée aux pieds par cette école à cause surtout de ce qu’elle a de mieux, sa répugnance intime aux vaines discussions ontologiques. Je ne crois pas être trompé par l’amour-propre en croyant que, si mon ouvrage est lu et accueilli (ce qui me paraît toujours très douteux), ce sera le premier coup un peu rude que l'école ontologique aura reçu en Angleterre, au moins de nos jours, et que, tôt ou tard, ce coup lui sera mortel : or, c'était là la chose la plus importante à faire, puisque cette école seule est essentiellement théologique, et puisque sa doctrine se présente aujourd’hui chez nous comme l’appui national de l’ancien ordre social, et des idées, non seulement chrétiennes, mais même anglicanes. Au reste, je crois avoir tout fait pour que, en ce qui dépend de moi, la positivité seule profite de cette victoire, si toutefois elle est remportée. Or je crains que, si je refondais mon travail pour le rendre tout à fait conforme aux dispositions actuelles de mon esprit, je ne lui ôtasse une partie de ce qui le rend propre à la situation philosophique de mon pays » [ Lettres inédites de John Stuart Mill à Auguste Comte (Paris :Alcan, 1899), 78].

6. Par les soins de Peregrine Bingham.

7. « On peut les classer en prenant, à volonté, pour principe, soit la cause qui les fait paraître des preuves, quoiqu’elles n’en soient pas, soit l’espèce particulière évidence qu’elles simulent » [ SL II, 300].

8. Ogden est en effet l'éditeur d’un recueil de textes concernant une Bentham’s Theory of fictions, (Londres : Kegan Paul, Trench, Trubner & Co., 1932).

9. La fictio juris est sans doute la véritable origine de l’usage positif de la notion de fiction. Elle est une technique de jurisprudence qui permet, selon des artifices, de faire dépendre d’une loi un cas qui n’est nullement prévu par elle.

10. Lorsque Leibniz, par exemple, traite de fictions les atomes ou les quantités infinitésimales, il n’entend évidemment pas leur donner une valeur ontologique, ni même expérimentale, mais il ne les comprend pas non plus comme des erreurs.

11. Ainsi trouve-t-on, dans la correspondance de Leibniz avec Clarke, recueillie par M. Robinet (Paris : PUF, 1957, 100-101), la démonstration suivante du caractère fictif de l’espace et du temps : « Selon moi, l’espace et le temps ne sont que des choses idéales comme tous les êtres relatifs, qui ne sont autre chose que les termes incomplexes qui font les vérités ou complexes, comme sont par exemple les proportions. Quand je dis A est à B comme 2 est à 1, je puis changer ce complexe en incomplexe en disant : le rapport entre A et B, comme entre 2 et 1, est vrai. Ainsi les êtres relatifs se réduisent en effet aux vérités. Cela fait voir comment la proportion entre A et B n’est point un être absolu, mais une chose idéale [...]. Ceux qui changent les relations en réalités, qui soient quelque autre chose que des vérités, multiplient les êtres mal à propos, et l’embarrassent sans aucun besoin ».

12. L’essentiel de la doctrine est bien de dire que « c’est au langage et au langage seul que les entités fictives doivent leur existence ; leur impossible mais pourtant indispensable existence » [ Bentham’s Theory of Fictions 15] ; mais Bentham ajoute tout de même que « si la fiction est une espèce de réalité verbale », « elle est tout autant la condition sans laquelle la matière du langage n’aurait pu se constituer ».

13. Chrestomathia 371-72 : « Dire que, dans le discours, on ne doit jamais recourir, en quelque occasion que ce soit, au langage des fictions, reviendrait à dire qu’on ne devrait jamais tenir de discours sur un sujet qui comporte des opérations, des affections ou autres phénomènes spirituels ; car on ne peut pas trouver,sur un tel sujet, d’idées qui n’aient pas leur origine dans les sens, puisque la matière est le seul sujet direct d’une partie quelconque d’un discours verbal ; à l’occasion et pour les besoins d’un discours, on considère l’esprit et on parle de lui comme s’il s’agissait d’une masse matérielle ; et c’est seulement présenté sous la forme d’une fiction et lorsqu’on l’applique à une opération ou à une affection de l’esprit que l’on peut dire de quoi que ce soit qu’il est vrai ou faux ».

14 « On désigne ordinairement du nom de «fallacy» tout argument avancé ou tout sujet de discussion suggéré afin de produire, ou avec la probabilité de produire, l’effet de tromper ou de causer quelque opinion erronée susceptible d'être admise par toute personne dont l’esprit a pu se trouver confronté à cet argument » [ Manuel de sophismes politiques (Paris : LGDJ, 1996), 183].

15 « Se servir d’une erreur pour s’efforcer de conserver des pratiques et des institutions pernicieuses est une fallacy » [ Manuel ... 185].

16 Des lois en général, chap.X, ¤ 25-26 avec la note.

17 SL I, 531 : « Expliquer, comme on dit, une loi de la nature par une autre, c’est seulement substituer un mystère à un autre ; le cours général de la nature n’en reste pas moins mystérieux, car nous ne pouvons pas plus assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu’aux lois partielles. L’explication peut substituer un mystère devenu familier et qui, par suite, semble nôtre plus un mystère, à un autre qui est encore plus étrange pour nous ; et dans le langage usuel c’est là tout ce qu’on entend par une explication. [...] Il faut donc ne jamais perdre de vue que lorsque, dans la science, on parle d’expliquer un phénomène, cela veut dire (ou devrait vouloir dire) assigner à cette fin, non pas un phénomène plus familier, mais seulement un phénomène plus général dont le fait à expliquer est un exemple partiel, ou bien quelques lois de causation qui le produisent par leur action combinée ou successive et par lesquelles, par conséquent, ses conditions peuvent être déductivement déterminées ».

18« On trouverait difficilement un seul nom, exprimant un fait moral ou social propre à exciter la sympathie ou l’aversion, qui n’emporte avec lui une connotation de ces fortes impressions, ou tout au moins d’approbation ou de blâme ; de telle sorte que l’emploi de ces noms conjointement avec d’autres qui expriment les sentiments contraires produirait l’effet d’un paradoxe ou même d’une contradiction dans les termes. La funeste in influence d’une connotation ainsi acquise sur les habitudes dominantes de l’esprit, surtout en morale et en politique, a été signalée plus d’une fois par Bentham. Elle donne naissance au sophisme des noms à cercle vicieux.»

19 « L’arrangement convenable d’un code de lois est soumis aux mêmes conditions scientifiques que les classifications de l’histoire naturelle ; et il n’y aurait pas de meilleure préparation pour cet important travail que l'étude des principes d’un arrangement naturel, non seulement à un point de vue abstrait, mais dans leur application actuelle à la classe des phénomènes pour lesquels ils ont été d’abord élaborés, et qui est encore la meilleure école où l’on puisse en apprendre l’usage. C’est ce que savait parfaitement la grande autorité en matièrede codification, J. Bentham ; et son premier Fragment sur le gouvernement, admirable introduction à une série d'écrits sans rivaux dans leur spécialité, contient sur ce point des aperçus aussi lumineux que justes, qui n’auraient guère pu se présenter à l’esprit de personne avant l'époque de Linné et de Bernard de Jussieu. »

20 J. Skorupski a bien reconnu cette filiation.

21 SL II, 320 : « Les hommes ont eu de tout temps une forte propension à conclure que là où il y a un nom, il doit y avoir une entité distincte correspondant à ce nom ; et qu'à toute idée complexe formée par l’esprit opérant sur ses conceptions des choses individuelles devait se rapporter une réalité objective extérieure. Le Destin, le Hasard, la Nature, le Temps, l’Espace étaient des êtres réels, et même des dieux ».

22 SL II, 320 : « Blancheur et chose blanche ne sont que des expressions différentes, exigées suivant les cas pour la propriété du langage, du même fait. Telle nÕtait pas, cependant, l’idée que suggérait anciennement cette distinction verbale, soit pour le vulgaire, soit pour les savants. La blancheur était une entité, inhérente ou adhérente à la substance blanche ; et de même les autres qualités ». Dans un autre passage, d’allure plus « benthamienne » encore, Stuart Mill analyse, dans le sillage du chapitre des « personnalités exécrables » du Manuel de sophismes politiques, de « l’argument du loup-garou (pas d’innovation !) » ou des « sophismes antirationnels », le discrédit lancé à l’encontre des innovateurs : « Les faiseurs de projet (projectors) ne méritent aucune confiance ; cet homme a fait un projet, donc il ne mérite pas de confiance. Ici le sophiste raisonne dans l’hypothèse que celui qui forme un projet est un faiseur de projets ; tandis que le sens défavorable attaché communément à ce dernier mot n’est pas du tout impliqué dans le premier ».

23 SL II, 214-5 : « Pour avoir un langage parfaitement approprié à l’investigation et à l’expression de vérités générales, plusieurs conditions [...] sont requises. (L’une d’elles est que nous ne manquions jamais d’un mot quand nous avons besoin du nom nécessaire à la désignation d’une chose qu’il est essentiel d’exprimer) ». SL II, 248 : « Pour que le langage remplisse son office, il ne suffit pas que le mot ait sa signification parfaitement déterminée ; il faut encore qu’il n’y ait pas de sens important sans un mot pour l’exprimer. Toutes les choses auxquelles nous avons l’occasion de penser souvent et dans un but scientifique doivent avoir un nom approprié ».

24 Toutefois, on en trouve quelques occurrences dans le SL [éd. angl., 20, 78, 88, 105,etc.]. Le chapitre V du L.I se propose de traiter « of the import of propositions » ; la présentation même de sa tâche contient le terme d’import que L. Peisse ne songe pas à traduire [SL I, I, 3] : « If we attempt to proceed further in the same path, that is to analyse any further the import of propositions, we find forced upon us, as a subject of previous consideration, the import of names » [éd. angl., 22]. Le sens dynamique que Bentham accordait à l’import est toutefois maintenu lorsque Stuart Mill parle de « the import conveyed by the propositions » [éd. angl., 78] ; cette fois, c’est « conveyed » que la traduction de L. Peisse laisse tomber.

25 « C’est une loi bien connue de l’esprit qu’un mot, primitivement associé à un groupe d’idées très complexe, est loin d'éveiller toutes ces idées dans l’esprit chaque fois qu’il est employé ; il en éveille seulement une ou deux dont l’esprit part pour passer, au moyen de nouvelles associations, à un autre ordre d’idées, sans attendre que les autres idées du groupe complexe lui soient suggérées. Sans cela la pensée n’aurait pas, dans ses opérations, la rapidité qui lui est propre. En effet, quand nous employons un mot dans nos opérations mentales, nous attendons si peu que l’idée complexe correspondant au sens du mot soit présente à la conscience dans toutes ses parties, que nous passons à de nouvelles séries d’idées au moyen des autres associations que le mot excite, sans que notre imagination ait saisi la moindre partie de la signification ; nous servant ainsi du mot, et nous en servant même correctement et à propos, et enchaînant des raisonnements de manière presque mécanique ».

26 « Il n’est pas rare qu’une circonstance, d’abord accidentellement introduite dans la connotation d’un mot qui primitivement n’y avait pas de rapport, en arrive avec le temps à se substituer au sens primitif, et devienne non pas seulement une partie de la connotation, mais la connotation tout entière. Le mot Païen, paganus, en est un exemple. Originairement, et d’après son étymologie, il était synonyme de villageois ; il désignait l’habitant d’un pagus ou village. A une certaine période de la propagation du christianisme dans l’Empire romain, les villageois, les gens de la campagne, formaient la masse des adhérents à l’ancienne religion, les habitants des villes ayant été les premiers convertis. C’est ainsi que, de nos jours comme de tout temps, l’activité plus grande des relations sociales a toujours fait des villes les premiers foyers des nouvelles opinions et des nouvelles modes, tandis que les vieilles habitudes et les anciens préjugés trouvent plus longtemps asile parmi les habitants des campagnes ; sans compter que, dans le cas dont nous parlons, les villes se trouvaient plus immédiatement sous l'influence directe du gouvernement qui avait alors embrassé le christianisme. C’est à cette coïncidence accidentelle que le mot paganus a dû d’emporter dès lors, et de plus en plus dans la suite, l’idée d’un adorateur des anciennes divinités ; et, à la longue, il la suggéra si invinciblement qu’on évitait de l’employer quand on n’avait pas l’intention d'éveiller cette idée. Mais lorsque le mot paganus en fut venu à connoter la vieille religion (le paganisme), la circonstance, tout à fait indifférente à cet égard, de la résidence fut bientôt perdue de vue dans son emploi. Comme on avait rarement des motifs en parlant des païens, de désigner spécialement ceux qui habitaient la campagne, on n’avait pas besoin d’un mot distinct pour les dénoter, et païen parvint non seulement à signifier idolâtre, mais à n’avoir plus d’autre signification ».

27. « La masse, dans chaque génération, ne prend de la signification primitive que ce qui correspond à l’expérience actuelle. Mais les mots et les propositions sont toujours là, prêts à suggérer le reste du sens à tout esprit convenablement préparé. Il se rencontre presque toujours de ces esprits d'élite, et le sens perdu, ressuscité par eux, entre de nouveau par degrés dans la pensée de tous ». Même idée sur la responsabilité des intellectuels à l'égard du passé de leur langue, SL II, 232.

28. SL II, 229 : « L’une des plus essentielles et des plus précieuses propriétés du langage est celle dÕtre le conservateur de l’expérience acquise, le gardien vivant des pensées et des observations des âges anciens qui peuvent être étrangères aux tendances du temps présent ».

SL II, 235 : « La doctrine de l'école de Coleridge, que la langue d’un peuple depuis longtemps civilisé est un dépôt sacré, une propriété de tous les siècles qu’aucune génération ne doit se croire autorisée à altérer,touche sans doute, ainsi formulée, à l’extravagance ; mais elle est fondée sur une vérité souvent méconnue par ces logiciens qui, dans le langage, tiennent plus à un sens clair qu'en un sens compréhensif (

who think more of having a clear than of having a comprehensive meaning) qui voient bien que chaque siècle ajoute aux vérités transmises par les siècles précédents, mais ne voient pas le mouvement en sens contraire qui fait perdre incessamment des vérités acquises, et ne peut être contre-balancé que par les efforts les plus soutenus. Le langage est le dépositaire du fonds d’expérience accumulé par les siècles précédents, et qui est l’héritage de tous les siècles à venir. Nous n’avons pas le droit de ne pas transmettre à la postérité une part de cet héritage plus grande que celle dont nous avons pu profiter nous-mêmes. Nous pouvons souvent rectifier et améliorer les conclusions de nos pères ; mais nous devons prendre garde de ne pas laisser, par inadvertance, quelques-unes de leurs prémisses nous glisser entre les doigts. Il peut être bon de modifier le sens d’un mot, mais il est mauvais d’en laisser périr une partie. Quiconque cherche à rendre plus exact l’emploi d’un terme est tenu de connaître parfaitement l’histoire du mot, et les idées qu’il a servi à exprimer dans les diverses phases de son usage ».

29. « Les changements par lesquels des mots d’un usage ordinaire se trouvent de plus en plus généralisés et de moins en moins expressifs, sont plus marqués encore dans les mots qui expriment les phénomènes compliqués de l’esprit et de la société. Les historiens, les voyageurs et, en général, ceux qui parlent ou qui écrivent sur des questions morales ou sociales qui ne leur sont pas familières, sont les principaux agents de cette modification du langage. Leur vocabulaire à tous (sauf ceux qui, par exception, ont l’instruction des hommes qui pensent) est extrêmement pauvre. Ils ont un petit assortiment de mots auxquels ils sont habitués et dont ils se servent pour désigner les phénomènes les plus hétérogènes, faute d’avoir bien analysé les faits auxquels ces mots correspondent dans leur propre pays, et d’attacher aux termes des idées parfaitement définies. Les premiers conquérants anglais du Bengale, par exemple, apportèrent l’expression de propriétaire terrien (landed proprietor) dans un pays où les droits des individus sur le sol étaient extrêmement différents en nature et en degré de ceux reconnus en Angleterre. Appliquant là le terme, dans toute son acception et sa portée anglaises, ils accordaient un droit absolu à tel individu qui n’avait qu’un droit limité, et ils ôtaient tout droit à tel autre, parce qu’il n’avait pas un droit absolu, et ruinèrent ainsi et réduisirent au désespoir des classes entières de ce peuple, remplirent le pays de bandits, créérent un sentiment de défiance universelle, et, avec les meilleures intentions, amenèrent dans ces contrées une désorganisation sociale que n’y avaient pas produite les plus impitoyables de leurs envahisseurs barbares. C’est pourtant la pratique d’hommes capables de bévues si énormes qui détermine le sens à donner aux mots ; et les mots qu’ils appliquent si mal vont se généralisant de plus en plus, jusqu'à ce que les hommes instruits soient forcés de les admettre et (après avoir fixé leur vague acception par une connotation définie) de les employer comme termes génériques, en subdivisant les genres en espèces » [II, 242-3].

30. C’est dans un vocabulaire très proche de la théorie benthamienne des fictions que J. Skorupski note que Stuart Mill croyait que « toutes les propositions (universelles, particulières ou singulières) comportaient normalement l’affirmation implicite ou l’assomption tacite selon laquelle il existe des objets dénotés par le nom qui fait fonction de sujet [Skorupski, John Stuart Mill (Londres/New York : Routledge, 1989), 80]. Mill attribuait cette implication apparente de l’existence à l’ambiguïté de la copule qui indique autant la prédication que la connotation de l’existence [Skorupski 81].

31. « En soi, un événement est certain » [SL II, 60].

32. La traduction de Peisse est particulièrement fautive. L’anglais dit : « The probability of an event is a mere name for the degree of ground which we, or some else, have for expecting it ».

33. « La probabilité (d’un événement) pour nous n’exprime que le degré d’espérance que nous pouvons avoir de son advenue d’après les preuves dont nous disposons actuellement » [SL II, 60]. (Its probability to us means the degree of expectation of its occurrence, which we are warranted in entertaining by our present evidence). La traduction de L. Peisse est, sur ce point particulièrement fautive.

34. A. Comte à Stuart Mill, 16 mai 1843 : « La plus grave (de nos divergences philosophiques), sinon par son efficacité véritable, du moins par son activité abstraite, se rapporte au prétendu calcul des chances, que je persiste à regarder, dans sa conception fondamentale, comme une aberration radicale de l’esprit mathématique dépourvu de toute discipline philosophique, même quand on y introduirait la modification capitale que vous avez si heureusement fait subir à son idée mère, mais qui détruit, à mes yeux, toute son économie algébrique » [ Lettres inédites de John Stuart Mill à A. Comte 193].

35. Sur ce point, il a très bien compris la leçon bayesienne, qu’il reproduit avec beaucoup de précision, en SL II, 53.

36. Mes mémoires, histoire de ma vie et de mes idées (Paris : Alcan,), 152-54 : « Je me demandai en quoi consiste en dernière analyse cette opération déductive. La théorie commune du syllogisme ne jette évidemment aucune lumière sur cette question. J’avais appris de Hobbes et de mon père à étudier les principes abstraits à l’aide des concrets les plus propices que je pouvais trouver ; la composition des forces en dynamique se présentait à moi comme l’exemple le plus complet de l’opération logique que j'étudiais. En examinant ce que fait l’esprit quand il applique le principe de la composition des forces, je trouvai qu’il fait une simple addition. Il ajoute l’effet séparé d’une force à l’effet séparé de l’autre, et il pose la somme de ces effets séparés comme l’expression de l’effet total. Mais ce procédé est-il légitime ? » Après avoir opposé la méthode purement expérimentale de la chimie utilisée malencontreusement par Macaulay dans les sciences sociales à celle de la géométrie pure appliquée avec aussi peu de bonheur par Mill, son père, Stuart Mill préconise en morale et politique une dynamique, cette science se présentant « tantôt comme déductive, tantôt comme expérimentale, suivant que, dans le domaine dont elle s’occupe, les effets des causes qui agissent de concert, sont ou ne sont pas les sommes des effets que les mêmes causes produisent quand elles sont séparées ».

37. SL éd. anglaise : II, 217 [L. Peisse ne traduit pas l’expression de la page 670 de l'édition anglaise : « to convey a meaning ») ; II, 225 (transferance) ; II, 226 (condensation) ; II, 227 (Stuart Mill parle de « two meanings blend together ») ; II, 236 (conveyed, terme que L. Peisse trahit en le traduisant par « exprimées»); 238 (Stuart Mill parle d’une drift, d’une dérive du sens).

38. Comme l’analyse du beau, SL II, 228.

39. Stuart Mill accorde à Whately qu’il faut entendre par « logique », « la science qui s’occupe des formes, des règles et des erreurs de raisonnements » [ Mémoires 213].

40. Lettre de Stuart Mill à Comte du 18 décembre 1841 : « Je n’attribue nullement au travail que j’ai fait un caractère philosophique permanent, mais tout au plus une valeur transitoire, que je crois pourtant réelle, du moins pour l’Angleterre » [Lettres inédites 12].

41. Hume dit en effet dans le Traité de la nature humaine (Paris : Flammarion, 1995), I, 170, que « non seulement en philosophie, mais même dans la vie courante, nous pouvons atteindre la connaissance d’une cause particulière après une seule expérience pourvu que celle-ci soit faite avec discernement et après l'élimination soigneuse de toutes les circonstances étrangères et superflues ».

42. « Celui qui peut répondre à cette question en sait plus en logique que le plus savant des anciens et a résolu le problème de l’induction » [ SL I, 355].

43. James Mill, le père de Stuart Mill, restait plus « linguiste » et plus proche de Bentham dans sa conception de la dénotation et de la connotation, distinguant des significations primaires et secondaires [Jong, W. R. de, The Semantics of John Stuart Mill (Dordrecht, Boston, Londres : Reidel, 1982), 97-103].

44. SL II, 240-241. Stuart Mill parle des mouvements de sens contraire qui traversent le langage, « l’un de généralisation, qui fait continuellement perdre aux mots une partie de leur connotation, en restreint le sens et en étend l’application ; l’autre de spécialisation, par lequel d’autres mots ou les mêmes mots reçoivent continuellement une connotation nouvelle, et prennent une signification additionnelle par la limitation de leur usage à une partie seulement des cas où l’on pouvait avec propriété les employer auparavant ». Idem, 243.

45. SL II, 232-233 : « Il y a une oscillation perpétuelle dans les vérités et dans les doctrines qui, même sans être des vérités, intéressent les hommes. Leur sens est presque toujours en voie de se perdre ou dÕtre retrouvé. Quiconque a étudié l’histoire des convictions les plus sérieuses des hommes (des opinions qui sont ou devraient, croient-ils, être la règle de leur vie) sait que, lors même qu’ils reconnaissent verbalement les mêmes doctrines, ils y attachent, selon les époques, plus ou moins de signification et même des significations différentes. Les mots, dans leur acception originelle, connotaient, et les propositions exprimaient un ensemble complexe de faits extérieurs et de sentiments intérieurs dont les éléments ne répondent que partiellement à l’esprit général des générations successives. La masse, dans chaque génération, ne prend de la signification primitive que ce qui correspond à l’expérience actuelle. Mais les mots et les propositions sont toujours là, prêts à suggérer le reste du sens à tout esprit convenablement préparé. Il se rencontre presque toujours de ces esprits d'élite, et le sens perdu, ressuscité par eux, entre de nouveau par degrés dans la pensée de tous ».

46. Dans une note que le traducteur n’a pas cru bon de retenir. « Cette pratique d’utiliser des termes trop généraux là où des termes spécifiques auraient dû être utilisés dégrade constamment les termes généraux en les rendant spécifiques. Ils deviennent les termes particulièrement associés avec les spécialités de sens dont on désire qu’elles ne soient pas suggérées. Un exemple amusant tient dans l’anecdote d’une dame de la Cour de Louis XIV qui, ayant déclaré à son confesseur qu’elle se sentait de l’estime pour un certain chevalier, s’est vu demander par le prêtre : « Combien de fois vous a-t-il estimée ? ». Cette histoire, vraie ou inventée, a circulé et, selon Voltaire, a conduit à l’abandon de l’expression dans ce sens particulier. Mais ajoute, Stuart Mill, si elle n’avait pas été abandonnée dans ce sens particulier, elle se serait vite écartée de son autre sens ; et elle les aurait, en fin de compte, peut-être perdu tous les deux ensemble, parce que si on l’avait restreint à ce sens particulier, il ne serait pas resté longtemps dans l’indistinction qui constituait sa délicatesse » [SL éd. angl., vol. II, 696].

47. On ne peut douter que Stuart Mill ne vise Bentham lorsqu’il écrit : « En essayant d'établir quelques distinctions générales entre les diverses espèces de conclusions sophistiques, nous nous proposons tout autre chose que ce qu’ont voulu plusieurs penseurs éminents, qui ont donné sous le titre de sophismes politiques et autres, la simple énumération d’un certain nombre d’opinions erronées, de propositions fausses d’un usage fréquent, de loci communes de mauvais raisonnements sur un sujet particulier » [SL II, 300].

48. En particulier, il met en cause, comme Bentham lui-même dans l’Introduction aux principes de la morale et de la législation, le fallacieux principe de l'égalité de toutes les fautes.

49. Ainsi sont impitoyablement passés en revue le principe de raison suffisante [SL II, 322-3], la doctrine des contraires [SL II, 327], le principe que « la cause doit ressembler à son effet » [SL II, 332], que « la condition d’un phénomène doit ressembler au phénomène lui-même », que « Tout ce qui est vrai de l’effet est vrai de la cause » [SL II, 338], qu’« il doit y avoir autant de perfection dans la cause que dans l’effet » [SL II, 339], que « l’esprit ne peut agir sur la matière, ni la matière sur l’esprit » [SL II, 338] ou, sur un mode plus général, que « la loi de causalité ne s’exerce qu’entre des choses homogènes, c’est-à-dire ayant quelque propriété commune ». Et peut-être, avant tous les autres principes, celui qui nous fait imaginer que les choses se conforment à l’ordre de nos idées [SL II, 310]. Ce n’est pas le moindre mérite de Stuart Mill de montrer que ces postulats métaphysiques viennent gâter la physique elle-même. Ainsi est-ce un faux jeu de fictions qui a imposé la théorie erronée de l'éther [SL II, 317]. Même chose pour la théorie du vide [SL II, 328], dont Stuart Mill voit l’origine dans le « criblage » qu’il attribue à la langue commune [SL II, 325-6]. Il livre par là la meilleure démonstration possible de la pertinence de la théorie des fictions, avec toutefois un doute sur le point de savoir si l'éther, pour prendre son exemple, n’est tout de même pas mieux réfuté par un dispositif expérimental que par une argumentation dialectique. Il est vrai que l’un n’empêche pas l’autre ; et que la voie de l’expérimentation n’est pas toujours possible dans les sciences, tout particulièrement dans les sciences humaines.

50. On pourrait montrer sans peine que les analyses de Stuart Mill dépassent sensiblement celles de l’Ontologie benthamienne ; Bentham, en effet, curieusement, c’est-à-dire contrairement au principe selon lequel la proposition est plus fondamentale que le mot, s’attaque plutôt à des termes ou à des expressions (comme l’a bien vu Stuart Mill [ On Bentham & Coleridge 50]) qu'à des principes dans son Ontologie. Plus fidèlement au même principe, Stuart Mill attaque impitoyablement toute une série de postulats métaphysiques. L’Ontologie benthamienne est restée une ontologie de termes plutôt que de principes ; cela contre les options les plus profondes de Bentham. Le SL effectue la critique d’une ontologie de propositions. On pourrait voir aussi une façon de tourner Hume contre lui-même dans la critique de la sympathie que Stuart Mill tire très directement de la fallacy du semblable qui produit le semblable, ou de la cause qui ressemble à son effet.

51. Stuart Mill salue en Hume « the profoundest negative thinker », « a man, the particularities of whose mind qualified him to detect failure of proof, and want of logical consistency, at a depth which French sceptics, with their comparatively feeble powers of analysis and abstraction, stopt far short of, and which German subtlety could alone thoroughly appreciate, or hope to rival » [On Bentham and Coleridge, 43].

52. Mill à Comte, 28 janvier 1843, 153. Ce qui ne l’empêche nullement de parler, avec une violence que ne se permettait même pas Bentham, plus respectueux de la métaphysique sur ce point, du « dégât que firent dans la philosophie les métaphysiciens » [SL II, 321].

53. Stuart Mill distingue toujours entre deux types de philosophes : ceux qui ne reconnaissent « comme prémisses ultimes que les faits subjectifs de conscience, nos sensations et émotions, qui sont des états de l’esprit, et nos volitions », et qui pensent que « ces faits et tout ce qui peut en être dérivé par une induction sévère, nous pouvons les connaître » ; ceux qui soutiennent, à l’opposé, qu’il y a d’autres existences, qui, à la vérité, nous sont révélées par ces phénomènes subjectifs, mais qui ne sauraient en être dérivées, ni par induction, ni par déduction et que cependant la constitution de notre esprit nous fait connaître comme des réalités d’un ordre plus élevé que les phénomènes de conscience, car elles sont les causes efficientes et les sub-strata nécessaires de tout phénomène » [SL II, 308-9].

54. « La logique n’a pas à s’occuper des opinions en elles-mêmes, mais seulement de la manière dont elles s'établissent dans les esprits » [SL II, 300].

55. « The main point, on which [Stuart Mill] repeatedly insists, is that whether they result from deliberate inquiry or spontaneous experience, they become scientific only as they are incorporated (if only tentatively) within a deductive structure which reproduces them as derivations from a set of ultimate and strict laws » [Skorupski 259].

56. Ce qu’il attaque, chez Bentham, est précisément ce qu’il appelle « la méthode du détail », c’est-à-dire une méthode qui ne procède pas directement par généralités, mais procède de l’exemple à travers lequel il vise la généralisation, comme le nominalisme engageait Pascal à le faire dans certaines de ses démonstrations. « Bentham’s method may be shortly described as the method of detail ; of treating wholes by separating them into their parts, abstractions by resolving them into things, classes and generalities by distinguishing them into the individuals of which they are made up ; and breaking every question into peaces before attempting to solve it » [On Bentham & Coleridge 48].

57. SL I, 348 : « La proposition que le cours de la nature est uniforme est le principe fondamental, l’axiome général de l’induction. Ce serait cependant se tromper gravement de donner cette vaste généralisation pour une explication du procédé inductif. Tout au contraire, je maintiens qu’elle est elle-même un exemple d’induction, et d’une induction qui n’est pas des plus faciles et des plus évidentes. Loin d'être notre première induction, elle est une des dernières, ou, à tout prendre, une de celles qui atteignent le plus tard une exactitude philosophique rigoureuse. [...] La vérité est que cette grande généralisation est elle-même fondée sur des généralisations antérieures. [...] En quel sens un principe qui n’est pas, tant s’en faut, la première de nos inductions, peut-il être considéré comme la garantie de toutes les autres ? Dans le seul sens où les propositions générales placées en tête de nos raisonnements formulés en syllogismes contribuent réellement à leur validité ».

58. Stuart Mill repousse même, avec la plus grande clarté, que le langage puisse faire partie des conditions préalables et indispensables à l’exercice de nos facultés, « les sens et l’association suffisant parfaitement » [SL II, 211]. Et c’est peut-être en pensant à Bentham qu’il attaque l’ « idéologie de Condillac et de son école » en disant d’elle qu’elle est « a system which affected to resolve all the phenomena of the human mind into sensation, by a process which essentially consisted in merely calling all states of mind, however heterogenous, by that name » [On Bentham & Coleridge, 115].

59. Les tendances sensualistes de Stuart Mill s’expriment parfois de façon beaucoup plus directe. SL II, 250-251.

60. « Ce n’est pas la couleur et l'étendue perçue par l'oeil qui ont de l’importance pour nous, mais l’objet dont ces apparences visibles attestent la présence ; et lorsque la sensation est indifférente, et elle l’est généralement, nous n’avons pas de motif d’y faire grande attention, et nous acquérons l’habitude de passer par-dessus sans conscience distincte et d’aller tout de suite à l’inférence ; de telle sorte que savoir ce qu’est une sensation actuelle est une étude, à laquelle les peintres, par exemple, ont à se former par une application continue et un exercice spécial » [SL II, 355].

61. « La cause d’un phénomène peut être définie : l’antécédent ou la réunion d’antécédents dont le phénomène est invariablement et inconditionnellement le conséquent ; ou bien, en adoptant la modification très convenable du sens du mot cause qui la borne à l’assemblage des conditions positives sans les négatives, il faudra, au lieu « d’inconditionnellement » dire « et sans autres conditions que les négatives » » [SL I, 381]. Dans de nombreux textes, la cause est considérée comme un nom [SL I, 372, 377, 381, etc.] ; en particulier, dans un passage que Peisse n’a pas traduit du Système de logique, Stuart Mill, au plus proche de la théorie benthamienne des fictions, dit que : « We must content ourselves with what we know, and must include among the effects of causes, the capacities given to objects of being causes of other effects. This capacity is not a real thing existing in the objects ; it is but a name for our conviction that they will act in a particular manner when certain new circumstances arise. We may invest this assurance of future events with a fictitious objective existence, by calling it a state of the object » [éd. angl., I, 337].

62. SL I, 384 : « Ceux qui, comme M. Comte, ne veulent pas qu’on désigne des événements comme causes, désapprouvent sans raison valable une simple mais très convenable généralisation, un nom commun très utile, dont l’emploi n’implique et n’a pas besoin d’impliquer une théorie particulière. On peut ajouter, qu’en rejetant cette forme d’expression, il ne reste plus à M. Comte de terme pour marquer une distinction qui, quoique inexactement exprimée, non seulement est réelle, mais encore est fondamentale dans la science ». Stuart Mill avait affirmé, quelques pages auparavant, que « la notion de cause est la racine de toute la théorie de l’induction » [SL I, 368].

63. « Certains faits sont si perpétuellement et familièrement accompagnés par certains autres que les hommes apprirent, comme l’apprennent les enfants, à attendre les uns quand les autres paraissaient, bien longtemps avant de savoir formuler leur attente par une proposition affirmant l’existence d’une connexion entre les phénomènes » [SL I, 360]. « L’expérience est à elle-même son propre critère. L’expérience atteste que, parmi les uniformités qu’elle révèle ou semble révéler, quelques-unes sont plus admissibles que d’autres » [SL I, 361].

64. « La conversion simple d’une proposition affirmative universelle (tout A est B, donc tout B est A) est, je crois, une faute des plus communes ; bien que, comme plusieurs autres sophismes, elle soit plus souvent commise tacitement dans la pensée qu’exprimée en paroles expresses, car elle ne pourrait guère être clairement énoncée sans être aussitôt décelée » [SL II, 379]. Même idée, SL II, 380-381.

65. SL II, 218 : « Le sens d’un terme actuellement en usage n’est pas une quantité arbitraire à fixer. C’est une quantité inconnue à chercher ».

66. SL II, 262 : « Ces admirables propriétés du langage symbolique des mathématiques [ont] conduit à des vues hardies sur l’accélération des progrès de la science par des moyens qui, à mon sens, n’y peuvent servir en rien, et [ont] contribué beaucoup à cette exagération de l’importance des signes qui n’a pas été un des moindres obstacles à l’intelligence des lois réelles des opérations intellectuelles ».

67. La géométrie se porte d’elle-même à l’algèbre. Chrestomathia, ed. M. J. Smith et W. H. (Burston : Oxford Clarendon Press, 1983), 365-66, 392-93.

68. Sans citer Hume, mais en citant Dugald Stewart [SL II, 226] et Bain [SL II, 209], Stuart Mill défend une idée très voisine. Il signale en effet, « une grande propriété des noms, dont dépendent réellement en dernière analyse leurs fonctions comme instruments intellectuels, celle de pouvoir former et fixer des associations entre nos idées » [SL II, 209].

69. Cet aspect le retient particulièrement chez Bentham comme on le voit dans le texte qu’il lui consacre particulièrement en 1838. Voir On Bentham and Coleridge (New York : Harper Torchbook, 1962), 44. Mais il est très pressé de transformer Bentham en auteur constructif plutôt que négatif.

70. Dans un passage laissé sans traduction par Peisse, Stuart Mill affirme que « it is a great error to think that these corruptions of language do no harm » [éd. angl., II, 690]

71. SL II, 247 : « Les logiciens ne peuvent créer le sens que des termes scientifiques. La signification des autres mots est lÕuvre de tous les hommes ensemble. Mais les logiciens peuvent constater clairement ce qui, opérant obscurément, a conduit à tel ou tel emploi particulier d’un nom ; et quand ils l’ont découvert, ils peuvent le formuler en des termes assez définis et invariables pour que la signification, qui nÕtait que sentie, soit pleinement entendue, et qu’elle ne soit plus exposée à être oubliée ou mal comprise ».

72 Chrestomathia 393.

73. Ainsi, l’analyse du terme de vilain [SL II, 240] relève d’un intérêt benthamien pour les valeurs eulogistiques et dyslogistiques de la langue. On trouve aussi, un peu plus loin, une analyse d’un cas de superstition « où une chose qui ne pouvait avoir d’autre effet que de faire penser au malheur était considérée, non pas seulement comme un pronostic, mais presque comme une cause actuelle de désastre » [SL II, 312]. On trouve même, associée au nom de Bentham, la remarque suivante : « La connotation additionnelle qu’un mot prend le plus vite et le plus facilement est donc celle du plaisir ou de la peine, de toute nature et à tous les degrés, celle d'être une chose bonne ou mauvaise, à désirer ou à éviter ; d'être un objet de haine, de crainte, de mépris, d’admiration, d’espérance, d’amour. Ainsi trouverait-on difficilement un seul nom, exprimant un fait moral ou social propre à exciter la sympathie ou l’aversion, qui n’emporte avec lui une connotation de ces fortes impressions, ou tout au moins d’approbation ou de blâme ; de telle sorte que l’emploi de ces noms conjointement avec d’autres qui expriment les sentiments contraires produirait l’effet d’un paradoxe ou même d’une contradiction dans les termes. La funeste habitude d’une conception ainsi acquise sur les habitudes dominantes de l’esprit, surtout en morale et en politique, a été signalée plus d’une fois par Bentham. Elle donne naissance au sophisme ‘des noms à cercle vicieux’ » [SL II, 246-47]. Il arrive même à Stuart Mill de montrer que Bentham a abusé du langage, comme on le voit dans l’exemple du désintéressement, SL II, 233-235.

74. Stuart Mill ne prétend pas être exhaustif. Il conclut le chapitre IV du Livre des Fallacies en disant que « bien d’autres variétés du sophisme a priori pourraient probablement être ajoutées aux précédentes, mais [que] celles-ci sont les seules contre lesquelles il a paru nécessaire de se mettre parfaitement en garde. Nous voulons mettre le sujet à l'étude sans essayer ni prétendre l'épuiser » [SL II, 341].

75. SL II, 222-223 ; 255.

76 SL II, 224-225. A l’aide de remarques extraites des Essais philosophiques de Dugald Stewart sur la transitivité d’un objet à l’autre réalisée par des mots, Stuart Mill fait une critique des fantaisies étymologiques.

77. « On peut, sans s'écarter le moins du monde du principe d’utilité, reconnaître le fait que certaines espèces de plaisirs sont plus désirables et plus précieuses (more valuable) que d’autres » [L’Utilitarisme].

78. « No bad motives », « A table of springs of action », [Deontology 12,§ 74],ed. Amnon Goldworth (Oxford : Clarendon Press, 1983), 12.

79. Deontology 12, § 74 : « Par désintéressement, on veut signifier ici, pour autant que l’expression soit authentique, l’absence d’intérêt concernant le soi, hormis peut-être la considération de sa réputation ou la crainte de Dieu ; toutes deux concernent le soi, quoiqu’on ne considère pas qu’elles le fassent ».

80. Deontology § 72, 73 : « Il n’y a pas d’acte désintéressé, puisque, à tout motif, correspond un intérêt ». § 77 : « Dans le cas de la sympathie, on n’a pas moins besoin du mot « intérêt » que dans un cas qui concerne le soi. Ainsi dit-on, en pratique : « Je prends un vif intérêt à sa fortune » ».

81. Deontology § 72-73.

82. Deontology § 76.

83. « Le seul fondement de croyance dans les sciences naturelles est cette idée que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l’univers, sont nécessaires et constantes ; et par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme, que pour les autres opérations de la nature ? » (Phrase extraite du texte de l’ Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain , placé en exergue du Livre VI du SL].

84. « Il y a un sophisme dans ce que Adam Smith et autres appellent, en économie politique, la théorie mercantile. Cette théorie part de la maxime vulgairement admise que tout ce qui rapporte de l’argent enrichit, ou qu’on est riche en proportion de la quantité d’argent qu’on possède ; de là on conclut que la valeur d’un trafic quelconque, ou celle du commerce d’une nation, consiste dans la balance de l’argent qu’il rapporte ; qu’un commerce qui fait sortir du pays plus d’argent qu’il n’y en fait rentrer est en perte, et, par conséquent, qu’il faut attirer l’argent dans le pays et l’y retenir par des prohibitions, des franchises et autres corollaires semblables. Et tout cela faute de réfléchir que si les richesses d’un individu sont en proportion de la quantité d’argent dont il peut disposer, c’est parce qu’elle est la mesure du pouvoir qu’il a d’acheter ce qui vaut de l’argent ; et, par conséquent, avec la réserve que rien ne l’empêche d’employer son argent à ces acquisitions. La prémisse n’est donc vraie que secundum quid, tandis que la théorie la suppose vraie absolument, et en conclut que l’augmentation d’argent est une augmentation de richesse, même quand il est obtenu par des moyens subversifs de la condition sous laquelle seule l’argent peut être la richesse ».

85. SL II, 298 : « Tel est le raisonnement qu’on entend faire quelquefois pour prouver que le monde pourrait se passer de grands hommes. Colomb, dit-on, n’aurait jamais vécu que l’Amérique n’aurait pas moins été découverte quelques années plus tard. Newton n’aurait jamais vécu que quelque autre aurait découvert la loi de gravitation ; et ainsi des autres. Rien de plus vrai ; tout cela aurait été fait, mais probablement pas avant qu’il se fût rencontré des hommes doués des qualités de Colomb ou de Newton. De ce qu’un grand homme aurait pu être suppléé par d’autres grands hommes, l’argument conclut qu’il n'était pas besoin de grands hommes. Le terme « grands hommes » est distribué dans les prémisses et collectif dans la conclusion ».

86. Mes mémoires 215. Dans la même page, Stuart Mill reconnaît que c’est seulement « combinés avec d’autres conditions » que l’on peut avoir la certitude que les services rendus par l’analye des opérations logiques « peuvent être très utiles ».

87. G. Scarre, Logic and Reality in the Philosophy of John Stuart Mill (Dordrecht/Boston/Londres : Kluwer Academic publishers, 1989), 12-13.

88. On Bentham and Coleridge : « The father of English innovation, both in doctrines and in institutions, is Bentham : he is the great subversive, or, in the language of continental philosophers, the great critical thinker of his age and country » [42]. Voir aussi .44

 

  jean-pierre cléro
 
 
 
 

Le Traitement des sophismes politiques

Mise à jour le Lundi, 26 Juillet 2010 16:05