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                       L'analyse improbable    
                     Sémir Badir.    
   
 
     
      

L'ANALYSE IMPROBABLE

  Le nom, d'abord, m'a enchanté. Bostz. Le château de Bostz. Qui m'en rappelle d'autres, celui d'Orsenna, à l'incipit du Rivage des Syrtes de Julien Gracq : "J'appartiens à l'une des plus vieilles familles d'Orsenna" – n'avions-nous pas l'air, en ce château, d'appartenir à une auguste famille? Celui d'Argol (toujours Gracq). Et le Musée Noir de Pieyre de Mandiargues, qu'évoquait ce psychiatre un peu fou dont je ne retrouve plus le nom dans la liste des participants – tu compléteras. J'égrène librement les associations, sans m'inquiéter de savoir si tu me suis. Le château de Beau.

Avec la forêt tout autour, un mouchoir de poche (un petit pan de mur vert) que Joëlle et moi avons trituré dans tous les sens, plus d'une heure durant, sans parvenir à en trouver le bord. C'est la forêt enchantée de Bonne-Biche et BeauMinon ! C'est le Bostz ténébreux, lové dans le S, médusé dans le Z. Telle la toile d'araignée que Greg a tissée autour de nous. Pour nous préserver, sans doute. Pour protéger le secret de notre petite communauté émotionnelle. 
 
Ça avait l'air de (presque) rien quand on y était. Avec l'éloignement, il me paraît de plus en plus évident que nous étions sous l'emprise d'un charme puissant. Etait-ce celui de l'ambre gris, du musc ou du castoréum, par hasard? Etait-ce la chouette, Minerve protectrice des artistes et des sages qui, avec Julie comme aruspice, dictait son ordre nonchalant, heureux, depuis l'œilleton droit du château ? Ou bien était-ce les mille et une épices dont Fabrice saupoudrait ses plats savoureux ? Je crois surtout que nous nous sommes mutuellement subjugués. Anne, pardonne-moi si je n'ai pas été assidu à tes séances de body jam, mais c'était tant d'énergie reçue que de seulement te regarder bondir et gambader dans les escaliers !
 
Je ne pourrai sans doute pas dans ce mail exprimer une pensée personnelle pour chacun des participants. Pourtant je suis persuadé que c'est bien la diversité de nos intérêts et de nos conduites qui a rendu ce workshop si précieux à mes yeux. Quelle différence avec les colloques auxquels j'ai l'habitude de participer ! Rien que la gestion du temps fût une expérience étonnante, renouvelant chaque jour mon enthousiasme. Dans les universités belges, nous admettons un délai sur l'horaire que nous appelons le "quart d'heure académique" ; mais à Bostz, il aurait fallu parler d'une "heure artistique" ! Comment, sans avoir l'air de se soucier de quelque programme que ce soit, et alors que nous étions dispersés, invisibles les uns aux autres, pouvions-nous donc nous retrouver en deux ou trois minutes autour d'une vidéo ou d'une lecture ? J'imagine que nous étions sensibles alors, non pas tant à la présence des autres, qu'à leur relative absence. Si le château se vidait, c'est que, tels les chrétiens des catacombes, nous y communions en quelque chapelle improvisée. Nous vivions ainsi, selon le mot commenté par Roland Barthes dans son premier cours au Collège de France, en "idiorrythmie", c'est-à-dire selon un rythme propre à chacun, communautaire néanmoins. 
 
On aimerait faire durer un tel rythme de vie. C'est ce que confiait Lyn à quelques-uns d'entre nous. Guillaume a renchéri en regrettant que nous n'aurions pas le temps de nous ennuyer. C'est si inspirant, l'ennui. Nous n'aurons pas eu le temps de nous fâcher non plus. Et nous nous sommes fait confiance ; nous nous sommes même fait du bien les uns aux autres – Sylvia, de moi à toi en particulier : merci. J'ai quitté sans scrupule la peur, la colère et l'ennui au seuil du château. Tant pis pour l'inspiration ;-D

 
En tout cas j'ai beaucoup appris. Dans la pratique même du workshop, j'ai compris la nécessité de mettre les choses en place, à travers la matérialité d'un dispositif technique et dans l'agencement des corps, des regards et des voix. Auparavant, ça suffisait d'avoir des notes et une petite idée sur la manière de les mettre en ordre; le reste, supposais-je, n'était pas de mon ressort. Emmanuel, avec d'autres, m'a fait prendre conscience de l'importance du lieu, du moment, du choix des accessoires. En cela, j'ai pleinement profité de ce qui était là, à l'œuvre, par exemple durant les répétitions et les performances de Vomir, de Lassie et des 1 / G, dans les mises en scène photographiques et vidéographiques (Marta, Ulla, Jean-Christophe, toi-même Bruno), et dans les scénographies de lecture, solaires pour les unes, lunaires pour les autres ; en outre j'ai été ému, comme rarement par un spectacle vivant, en découvrant le dispositif, précaire et pourtant si profond, quasiment mythologique, que nous ont proposé Ga-Young, Marc et Jérémie.
 
L'un porte la cravate, l'autre des savates. L'un sourit de toutes ses dents, l'autre fait le Mur des Lamentations. Ce fut la performance la plus durable du workshop. Alessio & Paulo, duo tragi-comique. Nos esprits tutélaires. Les dieux du foyer, partout et nulle part à la fois. Qui ont élevé ce rêve à la puissance du réel. C'est à eux, bien sûr, que je dédie ce récit, empli de gratitude à leur égard.
  Ye Lassina Coulibaly
 
 
 
 

L'Analyse Improbable

Mise à jour le Lundi, 26 Juillet 2010 15:57